Les poissons
Lyne Gareau (Colombie-Britannique)
David Garneau - Arrested Migration 2025
2025, acrylic on panel, 24” x 18”
L’été de 1978 fut tout à fait idéal. L’essence même de ce qu’un été devrait être. Je ne me souviens pas qu’il ait plu une seule journée. Il faisait éternellement beau et chaud.
Je travaillais alors comme interprète pour Parc Canada. Un emploi d’étudiante qui ressemblait plutôt à un jeu. Chaque matin, je longeais le lac Stuart à pied, depuis la maison de banlieue où je louais une chambre au sous-sol, jusqu’au fort où j’enfilais des costumes d’époque pour accueillir les visiteurs et leur raconter l’histoire de Fort St. James. Des visiteurs… quand il y en avait. La place était en effet très tranquille.
Je me suis liée d’amitié avec un couple plus âgé qui m’a prise sous son aile. Ils avaient eux-mêmes de nombreux amis autochtones qui habitaient tout près de la ville. À cette époque, je ne savais même pas ce qu’était exactement une réserve. C’était simplement l’endroit où vivaient nos amis. Après le travail, nous nous réunissions tous sur une plage près de chez eux, pour se baigner dans le lac. Une fois que nous avions revêtus nos maillots, il fallait littéralement courir jusqu’à l’eau aussi vite que possible, pour échapper aux mouches noires qui nous poursuivaient ! Nous poussions des cris en entrant dans le lac glacé, puis nous éclations de rire en pensant aux insectes laissés pour compte.
Après la baignade, nous nous retrouvions dans une cabane de bois rond derrière laquelle coulait une petite rivière. L’air sentait l’eau et la fumée. Nous mangions, bavardions et écoutions de la musique. Country Road, take me home, to the place I belong… Tout cet univers m’était étranger, mais je m’y trouvais parfaitement à ma place. J’aimais la simplicité de ces moments.
Un petit garçon — il s’appelait peut-être Charlie — a décidé de m’apprendre à attraper les poissons qui remontaient la rivière - je ne me souviens plus s’il s’agissait de truites ou de saumons. Il m’a d’abord démontré comment fabriquer des collets et comment les utiliser. Lorsque j’ai essayé à mon tour, je me suis rendu compte que ce qui semblait si facile s’avérait plutôt ardu en pratique. Fabriquer le collet, avec le bon nœud, et l’installer dans le courant était au départ beaucoup plus compliqué que je ne l’avais imaginé. Et puis, il fallait refermer très vite la boucle de fil métallique au moment précis où le poisson la traversait.
Charlie était un enfant très vif qui a cependant su se montrer incroyablement patient. Quand, après plusieurs essais infructueux, j’ai enfin réussi à attraper un poisson, il s’est exclamé :
— Tu vois ? Tu t’améliores. Tu deviens bonne.
Il était tellement adorable, tout content de m’avoir transmis ce que ses propres parents lui avaient enseigné. Ce petit garçon était un pédagogue né et lorsqu’il a prononcé ces mots, probablement les mêmes que ses parents lui avaient dits — Tu deviens bonne —, j’ai ressenti une immense fierté. Orgueil toutefois teinté d’humilité, car j’étais devenue l’élève d’un enfant.
Je revois la rivière. Charlie qui riait en m’expliquant. Les poissons qui passaient. L’eau qui s’assombrissait peu à peu. Et les adultes, tout près, discutaient doucement tandis que le soleil disparaissait derrière la forêt et la silhouette des troncs d’arbres se détachaient sur fond de ciel rouge ou jaune, comme de bienveillants gardiens.
Plus tard, nous mangerions les poissons que j’avais attrapés. On les aurait fait frire à la poêle et ils seraient bien entendu délicieux. Charlie me ferait un clin d’œil et je saurais qu’il savourait tout simplement le bonheur d’être à l’origine de ma fierté.
Comme ses parents avant lui.