Numéro 1 - Printemps 2017

***

La nuit de la collision tragique et mystérieuse


La nuit de la collision tragique et mystérieuse

Jean-Marie Michaud (Saskatchewan)

Jean-Marie Michaud lors de la lecture de son nécro-récit à la conférence.

Jean-Marie Michaud lors de la lecture de son nécro-récit à la conférence.

Crédit : courtoisie du Collectif d’études partenariales de la fransaskoisie

En 2020, au tout début de la pandémie, une expérience exceptionnelle de travail au service du Bureau du coroner de Saskatoon a placé l’auteur au premier rang des multiples facettes de la mort. Quel terreau fertile pour un écrivain! Ce texte s’inscrit dans un recueil de nécrorécits en chantier.

Par un soir glacial de février, la mort frappe dans la poudrerie d’une route de campagne désertée. Juste avant minuit, un appel du répartiteur de mon employeur me sort du lit pour aller chercher la victime. Je prends note des coordonnées pour planifier le parcours avec Sylvia; ma nouvelle collègue pour les prochains mois. Son expérience me rassure car, face à notre mission dans l’immensité de la plaine austère, j’ai l’impression de partir en mer en plein hiver.

Nous quittons l’autoroute, direction nord, les essuie-glaces à plein régime. Soudain, les tentacules lumineux de phares giratoires s’affolent dans la distance. À saute-mouton à travers les bancs de neige envahissant la chaussée, une ambulance fonce vers nous sans paraître hésiter.

— « Jean-Louis! Tasse à droite! », me lance Sylvia.

— « Oui oui... Bien sûr. »

Je m’exécute et le monstre vert lime file en trombe sur la route exiguë dans un remous de tempête.

— « Bien manœuvré! »

Pour l’éternité d’un instant, mes gants crispés sur le volant, nous avançons à visibilité zéro.

— « Cette ambulance ne serait pas si pressée de rentrer en ville si personne n’avait survécu à l’accident. J’ai hâte de voir ce qui nous attend. » Curiosité morbide ? Évidemment...
Nous progressons ainsi dans la nuit noire, pilote et copilote aux aguets, jusqu’à un détour annoncé par un panneau catadioptrique. Une auto-patrouille bloque le chemin sous un nuage tricolore de flocons frénétiques. 

— « Ô, comme j’ai horreur de ces hideux feux lumineux dans la noirceur », me confie Sylvia.

— « T’es pas la seule, je t’assure. »

J’immobilise notre fourgonnette et entrouvre ma fenêtre pour m’informer. À moins quarante sous zéro, un jeune policier baraqué bondit hors de son véhicule avec l’aplomb d’un super-héros, sans manteau, ni cape, ni chapeau. Poudre aux yeux dans la neige ? On peut y songer... Sans surprise, il m’interpelle d’un ton grave et super-macho.

— « Prenez la voie de service! Cette route est fermée pour la prochaine heure! »

— « Bonsoir monsieur l’agent. Nous sommes des Services Urgence Magnum sur appel du coroner pour le transfert de la victime.

Il jette un coup d’œil appréciateur par-dessus mon épaule à nos civières à l’arrière, et à ma collègue étonnée à mes côtés, avant de répondre d’un geste froid, mais courtois :

— « Dans ce cas, c’est tout droit. Continuez! »

Il saisit le micro de sa radio et ajoute : « Je leur annonce votre arrivée. »

— « Vous êtes bien aimable. Merci. Bonne nuit! »

Je remonte ma fenêtre et on repart aussitôt.

Comme le dira Sylvia par la suite :

— « Avec son agréable profil, cet agent pourrait figurer dans un calendrier de pompiers haltérophiles. » Je souris, bien sûr, et ajoute : 

— « J’imagine... Sans chemise, et bien huilé, il en aurait sans doute le portrait. » 

En entendant Sylvia rire aux éclats, je sais qu’on va bien s’entendre tous les deux.

Un peu plus loin dans l’horizon sans arbre ni maison, un essaim de lumières menaçantes se dessine. Nous atteignons enfin notre destination. Le ciel tout autour baigne dans une lueur inondée de pixels en couleurs où tourbillonnent les flocons en furie. Un policier emmitouflé nous accueille et me signale de nous garer derrière son véhicule et celui du coroner.

Devant nous, une lourde camionnette noire domine la scène fatidique et nous tourne le dos. Deux hommes en conversation s’abritent contre une des portières ouvertes. Le plus grand d’entre eux m’apparaît un peu nerveux. Il protège de son mieux une caméra sous le duvet de sa veste grise. L’autre, muni d’un carnet et d’un ruban à mesurer, relève la tête et nous fait signe d’approcher.

— « Allons-y! », m’indique Sylvia.

— « Le coroner..., c’est celui avec la barbe et le bonnet poilu ? »

Ma question ne la surprend pas, car je vaque à cet emploi depuis moins d’un mois.

— « C’est Max. Maxime, mon coroner préféré. »

Je comprendrai vite pourquoi dans les semaines à venir, car ce bonhomme sympathique n’hésite jamais à nous porter main forte lorsque la situation l’exige. Il me parlera un jour de ses années de service comme infirmier urgentologue où il en a vu d’autres...

Au moment des présentations, je remarque les coussins gonflables dégonflés dans l’habitacle. Max nous précède alors à l’avant du véhicule endommagé. Je reste bouche bée en apercevant, dans la lumière des phares, le corps chétif d’un homme allongé dans la neige ensanglantée. Une couverture agitée par le vent le recouvre à moitié.

— « À part la victime, assurez vous de ne rien déplacer », nous signale Maxime en indiquant de nombreux fragments balisés par de mini pyramides translucides éparpillées tout autour. L’une d’elles protège une mitaine en quarantaine. Une autre recouvre un filet de menue monnaie. 

Le photographe s’affaire aussitôt à tout documenter.

J’essaie de comprendre ce drame dont la nature m’échappe... Ici, au milieu de nulle part, les traces laissées dans la neige par les ambulanciers sont les seules perceptibles. Je ne saisis pas.

Enfin, pas tout de suite... 

Les interrogations fusent dans ma tête sur le sort de cet homme fauché de façon si brutale. 

Était-il suicidaire ? En état d’ébriété ? Qu’en déduit le coroner ? Était-ce prémédité ? Si oui, quel secret en son cœur a bien pu le motiver  ? Nulle question ne peut être posée. Ça fait partie du protocole.

Perdu dans mes pensées, Sylvia me parle, mais j’acquiesce sans bouger. Elle place alors ses mains en porte-voix et me souffle à l’oreille :

— « Viens, Jean-Louis. Allons chercher la civière. »

Elle me prend le bras et son regard lumineux, où la neige s’accroche à ses jolis longs cils, me réconforte malgré le froid. Reconnaissant, je me laisse entraîner.

Nous luttons contre le vent cinglant pour insérer le malheureux dans son enveloppe mortuaire gonflée de flocons en pagaille; un linceul glacé temporaire à fermeture éclair.

Nous échangeons les documents officiels au moment de refermer nos portes arrière et remontons à bord. Je reste hébété, comme au seuil d’un gouffre, le temps de reprendre mon souffle. 

Je n’envie pas le sort du conducteur, car j’ai peine à imaginer son effroi, et son choc sans équivoque. Comment faire son deuil d’une telle calamité, sans culpabilité, suite à une collision frontale, quand ce n’est ni un chevreuil ni un orignal ? Impossible d’oublier, ni pour lui ni pour ses passagers...

Au moment de saisir le volant pour le retour en ville, une pensée vient chasser ma torpeur.

— « Sylvia, sais-tu ce que Marc Aurèle disait sur la mort ? »

— « Marc Aurèle...? L’empereur romain ?

Je hoche la tête et cite: 

— « La mort sourit à chacun d’entre nous. La seule réplique possible est de lui sourire en retour ».

— « De lui sourire ? Hmm... Pas sûr... Moi, la mort, j’aime mieux lui tirer la langue. »

Je ris de bon cœur et ajoute:

 — « Quoiqu’en penseraient «la Mort», et ce philosophe stoïcien, je veux bien leur tirer la langue à tous les deux », et nous prenons la route vers la morgue pour ramener la victime avec son mystère. 


*  *  * 

N. D. A. : Lors de la lecture théâtrale, le 5 octobre 2024, au Centre de production de la Troupe du Jour, Shannon Lacroix donnait voix au personnage de Sylvia en compagnie de l'auteur. 
 

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