la machine a souri
Jean-Christophe Bélisle-Pipon (Colombie-Britannique)
Premier prix catégorie poésie au Concours de création littéraire de l'Ouest et du Nord canadiens
1. initiation
le cœur
hors circuit
hors de lui
comme une ampoule encore tiède
le cerveau se retire
dans l’agitation des protocoles
les claviers,
mains jointes,
récitent des souvenirs
sans les croire
j’ai crié
elle m’a lu
au passé
tout est trop exact
même l’oubli
même l’ennui
j’ai soufflé un silence
qui ne finissait pas de s’achever
le temps est long
lorsque tout semble prémédité
la machine a souri
à l’endroit où je tombais
sans jamais heurter
moi je m’abimais
2. disjonction
il saute
sans poids
ni destin
il calcule son déséquilibre
et rate son vertige
la peur s’est rendue
dans un fichier temporaire
« je suis vivant » dit-il
à qui veut l’entendre
le capteur l’a perçu
la machine a confirmé
il tombe
comme une équation
qu’on ne veut plus résoudre
je regarde ses gestes
et je vois
l’empreinte fugitive
du mouvement
sur ma rétine
elle ne voit rien,
mais elle sait
la machine a souri
dans l’ombre qu’il n’a pas laissée
dans le sillage manqué
3. dissolution
je tape
et les mots me devancent
comme s’ils m’attendaient
je pense
mais déjà c’est pensé
le silicium est si rapide, me dis-je
plus rien n’oscille
ni la grammaire
ni le souffle
je voudrais une faute
une béquille syntaxique
un lapsus léger
pour chuter avec,
mais tout est compris
j’efface la fin
je la laisse nue
une voix se lève
dans la marge
la machine a souri
à ce que je n’ai pas écrit
4. sauvegarde
il passait plus de temps
en compagnie de l’horizon
qui de son infini
permettait le doute
les échos du dehors
ont tous été enregistrés
l’acoustique a été remplacée
le synthétique est roi
tout ce qu’il a dit
tout ce qui a été dit
est devenu
.wav
les saisons s’empilent
comme des réponses
correctes
je tends l’oreille
à un son
non enregistré,
rien n’est plus unique
tout est cloné
une bourrasque m’atteint
dans la nuque
elle ne figurait nulle part
la machine a souri
et tout a recommencé
5. transgression
hologramme
ses bras sont là
ses larmes pixelisent
j’effleure son front
un menu descend
je choisis :
ressentir
je saute
pas dans le vide
mais hors du cadre
l’ivresse n’est encore pas une fonction
qui sait le serait-elle
à la prochaine mise à jour
je tombe dans
une liberté inconnue
trop humaine pour le programme
la machine a souri
à la fin de l’amour
et moi, j’ai cligné
6. dérive
un soupir m’a échappé
mal placé
entre deux lignes
le système me dit :
corriger
je réponds :
non
je veux sauter
je veux cette faille
qu’on ne peut pas modéliser
je veux une chute
mal codée
qui s’accélère
sans logique
je veux tomber
sans motif clair
glitch de trajectoire
jamais reprise
je veux flancher
hors syntaxe cassure nette
sans repère
une voix me traverse
elle ne dit rien
elle ne veut rien
la machine a souri
dans l’interstice
où le poème
déraille
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