Planète Pomme
Sébastien Gaillard (Manitoba)
Deuxième prix catégorie poésie au Concours de création littéraire de l'Ouest et du Nord canadiens
suis le pompon à attraper
un faux fruit
une erreur botanique
butin des efforts partagés
d’une rafale de vent égarée
et d’un bourdon nostalgique
grange penchée chemin sans issue champ déchaîné
jardin en friche verger abandonné
splendide oubli verdoyant
entre les vapeurs de chlorophylle
mon écosystème sied à mon biotope
me livre - ascète mondaine -
depuis mon milieu naturel
me souviens de tout
du bourgeon bouclier des éléments
à ma présente maturation
dans ma pelure d’apparat
passé la moitié de mon existence
dans une dormance léthargique
un coma originel
une momification ténébreuse
doux temps du cocon
enlacé dans les bras de l’ange moelleux
au bon temps de ma fructification
m’efforçais de paraître obéissante
timorée et lucide dans l’inflorescence rose
de mon corymbe impatient
de s’ouvrir aux astres et à l’usure
entrée en floraison à la lettre
suprême pédoncule
rival des troncs
me cèle à la branche
pour illusion d’optique future
flottaison suspendue
mes cinq pétales incitent au toucher
ils fondraient sous une langue
le doigt de l’ange aux ailes froissées
centre mon sourire
étamines durcies et dressées
éclaboussures de pollen
vers le pistil hérissé
chatouillis agréable de leur butinage
dans les zones érogènes de mon réceptacle floral
passer du plaisir à la vie contemplative
flash au clair de mon système
éclair ancestral
foudre primaire
décharge et tremblements
me voilà fécondée
au commencement de ma vie d’hermaphrodite
des pépins
gardés secrètement
m'immisce entre le cosmos et les commissures d’horizon
labyrinthes de la voûte céleste
rondes des salissures de satellites Landsat
en orbite géostationnaire
point de limite au ciel
m’illumine les hémisphères
cervelle sous photosynthèse
dévoile ma beauté
somptueuses formes sensuelles
épiderme cramoisi
pouvoir du désir
éclat de ses trompettes
écho souverain de mes soupirs
parsème ma résonance sibylline
l’expose comme un chant sculpté
soumise aux vers
-malédiction du poète-
qui nous rongent l’esprit
me saoule aux vents
assouvie jamais
caresses matinales
soulèvements de bourrasques
tangages impétueux des tempêtes
eau sous toutes ses formes
suis une guetteuse
provocante comme une poète beat
à l'affût d’un trésor d'insignifiance à magnifier
juste pour dire
m’entête à disséquer mon monde
m’insinue dans les vols
d’insectes ou d’oiseaux
imite leurs limites
me sens candide
me sens visionnaire
m’estime haut placée
ai appris les réalités existentielles
après la frénésie passagère des floraisons
cinq pétales décimés
champ de bataille
suis née Fleur du roi
pour mieux couronner les abeilles
me mélange aux astres
Malus pumila
planète Pomme
admire
m’enchante
supernova en piquée
voûte champêtre
champ lacté
vers luisant-comète
étoiles filantes de phares égarés
ombres des quarks dans les fourrés
attirance lumineuse des quasars dans la forêt
n’invente ni ne convoite rien
ne dors jamais
les trois-huit de l’oisiveté et des méditations
3e œil au sommet de mes fossettes
dans ma cuspide au sourire de néant
épuisante clairvoyance
suis attentive aux nouvelles mythologies
me prête au rôle de l’artefact
me sens chez moi au cœur des conflits
les mythes sortent de ma chair
m’anoblissent
les branches ploient sur mon passage
les insectes me subliment
mes feuilles -langues tirées- accentuent
mes airs d’aguicheuse
m’octroient des pouvoirs
rendent immortelle arrondis les angles
aurais voulu voir crever Blanche-Neige
le peuple décide de ses histoires
la reine était la plus belle
ressens la moindre vibration tellurique
sensibilité sismique très développée
ma pelure frissonne aux grincements des plaques tectoniques
perçois loin dans l’espace
une brise sur la lune
soulèvement de poussière
l’entends retomber
ai évité
l’humiliation des étalages
l’étiquette 3000 ou 4000 d’agriculture conventionnelle collée sur mes courbes
l'arrosage quotidien de pesticides - poisons bénis, arrose-moi -
l’empilage sur présentoirs
brillante comme des montagnes de trucks Ford F-150 en promotion
aucun défaut
imperméable aux vers - drame de poète –
cirée brillante distinguée
une chaussure de ministre
ai esquivé la catastrophe
finir croquée et exhibée
au recto d’un MacBook Pro
marquée comme un boeuf au fer rouge
m’invente des destins
d’or - on se revoit à Troie. Lève-toi Héraclès. Couché Ladon! -
d’api - une histoire de rois et de pauvres et d’animaux pour les petits –
de fruit défendu fantastique
prochain arrêt Connaissance
serpent bouc émissaire
descendance consanguine observable
n’ai aucune valeur marchande
n’existe pas sur le marché
autant y inclure le prix de l’arbre
et l’indice des vers de terre
tiens par un fil
existence suspendue fidèle pédoncule
ne me lâche pas
pas encore
suis pas prête
on ne l’est jamais
pour le grand saut
cette revanche des Dieux
cette cessation d’exister
à présent
ne m’isole point
apprécie davantage les jours
exulte toute la nuit
faire durer pour le plaisir de durer
activité plus saine que mes songes macabres
ressens parfois l'appréhension de ce maudit vide
qui m’attire m’agrippe m’accroche et m’avale
m’égare dans des mathématiques saugrenues
décompose les étapes du cruel saut fatidique
m’élève contre l’injustice de devoir lâcher ma branche
non
ne sauterai pas
fil coupé pédoncule rompu fin de suspension
défilement avant l’impact au sol
pas pris le temps de faire mes adieux
ça se passera ainsi
m’invente des pouvoirs cognitifs
impose des croyances
suis de genèse acceptable à tous les coups
perds mon temps parfois
moi pomme
centre de l’univers
tragédie d’une suspension
des points à suivre
ne me ferai jamais une raison
ne veux pas ne plus être
ne peux me l’imaginer
veux me faire oublier du vide
sauter mon tour
laisser l’ange du départ sauter à ma place
qu’il y aille
lui
rouler dans l’herbe
rencontrer la décomposition
m’insurge
rêve fort de duper les ténèbres
et
continuer de flotter
sinon
l’existence est trompeuse et flasque
le rêve d’un fruit pourri.
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