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Chronique littéraire publiée dans l'Eau vive

Prairial·es : habiter les Prairies sans les posséder
Lucas Pilleri
/ Catégories: Arts et culture, Littérature

Prairial·es : habiter les Prairies sans les posséder

En novembre dernier, le professeur de philosophie à l’Université de Regina et auteur Jérôme Melançon a publié son quatrième recueil de poésie, intitulé Prairial·es. Publié aux éditions Prise de parole, l’ouvrage présente une série de poèmes avec, au cœur, les relations entre êtres humains et Prairies. Entretien avec un poète ancré dans son territoire.

Qu'est-ce qui a motivé ce projet artistique ?

Depuis mon arrivée dans l'Ouest canadien il y a une vingtaine d'années, j'ai écrit des poèmes qui touchent aux lieux de mes expériences. J'ai fini par compter suffisamment de poèmes pour entrevoir une direction, une manière de dire, un début de livre que je pourrais retravailler.

C'est devenu une tentative de dire ce que peut être la vie dans les Prairies, sans nostalgie, et sans se cacher du colonialisme et du capitalisme qui continuent à appauvrir et tuer la vie sous toutes ses formes. 

Qu'est-ce que le titre du recueil évoque pour vous ?

Jérome Melançon

Jérome Melançon

Jérôme Melançon, auteur du recueil de poésie Prairial·es et également professeur titulaire en philosophie à l'Université de Regina Crédit : Courtoisie

J'ai longtemps cherché un mot qui évoquerait les Prairies, et surtout qui mettrait autant l'accent sur les lieux que les gens.

L'adjectif "prairial" s'est finalement imposé : il signifie ce qui tient de la prairie, ce qui est de la prairie, en plus de renvoyer au calendrier républicain créé pendant la Révolution française.

Et j'ai voulu étendre les significations possibles du titre en incluant mon usage du français inclusif, qui se retrouve aussi dans le recueil. 

Beaucoup de littérature a été écrite au sujet des Prairies. En quoi votre recueil apporte-t-il une perspective singulière ? Qu’est-ce que vous vouliez montrer des Prairies qu’on ne trouve pas ailleurs ?

J'ai voulu écrire en français sur des expériences autres que celles liées à la francophonie, parler d'expériences qui ont lieu surtout en anglais, des relations avec les gens,  des institutions qui les permettent et les balisent, et montrer les Prairies telles qu'elles sont aujourd'hui.

Le recueil est aussi une manière de remercier les gens qui m'ont appris à vivre ici, et de dessiner un mouvement de réconciliation et un début de décolonisation.

Le recueil est traversé par le mouvement avec les routes, les déplacements, les cartes, les trajets. Pourquoi la géographie est-elle si importante pour vous ?

Je me déplace beaucoup en voiture, alors je revois les mêmes lieux. J'essaie de les voir toujours d'une nouvelle manière, un peu pour m'empêcher de trop m'ennuyer, mais aussi par désir de toujours me laisser surprendre.

Ces lieux sont liés par mes déplacements d'une autre manière qu'ils pourraient l'être pour d'autres. Mais comme toute personne, j'ai mes lieux, et des lieux qui demeurent transitoires, habituels mais brièvement rencontrés.

Ces lieux de passage tout comme les cartes forment une structure qui donne sens aux lieux où je passe davantage de temps.

Vos poèmes citent des lieux très précis comme Biggar, Regina, Meadow Lake, ou North Battleford. Comment décririez-vous votre lien avec le territoire ?

C'est un lien très concret, changeant selon les lieux. Je n'ai pas la même relation aux lieux que je visite souvent qu'à ceux où je passe en voiture de temps à autre.

Meadow Lake et le village de Dorintosh sont des lieux où on m'accueille, qui sont devenus un chez moi par la famille de mon épouse, tandis que Battleford est un lieu où je m'arrête souvent en route.

Regina a beaucoup changé pour moi, parce qu'avant d'y vivre, j'y suis venu très rarement et sans en avoir une très bonne impression. Évidemment, j'ai pu mieux découvrir la ville au fil des dix dernières années.

Certains poèmes donnent l’impression d’être écrits sur la route, presque sur le vif. À quoi ressemble votre processus d'écriture ?

C'est souvent le cas ! J'ai tendance à m'accrocher à quelques mots, une ligne ou deux, qui me viennent lors de moments de quasi-méditation, souvent en marchant ou en conduisant.

Je tente alors de m'y accrocher et de les noter dès que possible pour revenir sur l'expérience qui les a fait naître pour, de là, donner une expérience à qui lira le poème.

Dans le recueil, on trouve beaucoup de fragilité, celle du corps, des paysages, des liens, même des institutions. Est-ce que Prairial·es est aussi un livre sur ce qui menace de disparaître ?

C'est peut-être surtout un livre sur ce qui doit disparaître. Je suis moins habité par la crainte de la disparition de ce qui est fragile que par le désir de faire disparaître ce qui menace cette fragilité.

Alors oui, c'est un livre sur la fragilité, mais aussi sur la force de la solidarité et de ce qu'on peut apprendre les uns des autres.

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