À ciel ouvert 16 — Été / automne 2026

Mychèle Fortin
/ Catégories: Récit, 4 Automne 2018, Récit

Souvenirs des Amériques 2 et 3

Mychèle Fortin

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Illustration : Sharon Pulvermacher

2 - Sur les bords du lac Atitlán

Il fait chaud, mais pas trop. Sac au dos, je marche. Je sais ce que je quitte, j’ignore vers quoi je vais.

Je quitte Panajachel, les touristes et ce lac quasi mythique dans lequel j’ai failli me noyer. Je vais vers ce que je cherche depuis le début de mon périple et que je ne peux nommer.

Je marche vite, d’un pas mal cadencé. Je regarde droit devant ou je regarde le sol. Je suis fébrile, je ne vois ni n’entends les oiseaux, même pas les quetzals pourtant si magnifiques. Les heures passent. Peu à peu mon pas se fait plus régulier, mon sac à dos se fait plus léger.

De temps en temps je croise des hommes, des femmes et des enfants qui vont aux champs. Les hommes, qui m’arrivent tous à l’épaule, me lancent un timide buenos dias. Les femmes me regardent d’un air méfiant, les enfants d’un air curieux.

Je n’ai pas encore compris que la femme blanche intimide. Je n’ai pas encore compris que la peur s’en vient. Je n’ai pas encore compris que bientôt, il ne fera pas bon être Maya par ici.

Plus tard, je vais poser mon sac à San Lucas. J’y resterai quelques mois. Assez longtemps pour commencer à voir et à comprendre ce que je n’ai ni vu ni compris jusque-là.

Au bout de cette marche m’attend le commencement de ma vie d’adulte.

3- Una tarde en El Salvador – un après-midi hors du temps

Il devait être midi quand nous sommes arrivés dans le village silencieux, quelque part entre Sonsonate et le volcan Santa Ana (Ilamatepec, de son nom nahualt).

Nous marchions dans la rue principale, bordée des deux côtés par un mur blanc percé de portes closes. Il faisait très chaud. À part le bleu du ciel, tout était blanc : le soleil, les arbres décharnés, la poussière qui amortissait le bruit de nos pas.

Nous avancions côte à côte, quatre étrangers abrutis par la chaleur, aveuglés par la réverbération de tout ce blanc, ensorcelés par le silence presque surnaturel : aucune voix, aucun chant d’oiseau, pas même l’aboiement d’un chien, pourtant si nombreux à errer dans ces contrées. On aurait dit que le temps s’était arrêté et que l’âme du village n’attendait qu’un signe pour s’éveiller.

Nous avions soif. Nous passâmes devant deux ou trois tiendas, une pharmacie, un bureau de poste. Tout était fermé. Nous arrivâmes au zócalo. Quelques bancs vides entouraient une fontaine sans eau. Les branches d’amandiers squelettiques pendaient tristement. Le parc était aussi désert que la rue. De l’autre côté du zócalo se dressait l’église, blanche aussi, avec un toit de tuiles brunâtres qui avaient dû, déjà, être rouges.

La porte latérale de l’église s’ouvrit doucement. Une vieille femme sortit et s’éloigna d’un petit pas pressé, souris noire dans un décor blanc. Je la suivi des yeux. Un chat orange traversa la place. Je remarquai une porte entrebâillée.

Nous entrâmes dans une salle de billard déserte, obscure et fraîche. Sur le comptoir, quelques bières tièdes, sans personne pour nous les servir. Nous en prîmes chacun une. Puis, assis dans la pénombre, nous attendîmes que le temps se remette en marche.

Aucun de nous n’avait prononcé une seule parole.

Mychèle Fortin

Mychèle Fortin

Grande voyageuse et véritable touche à tout, Mychèle a eu plusieurs vies. D'abord il y eu le piano, les études classiques, les premières chansons. Ensuite ce fut le théâtre, École nationale, régie – entre autres à la Cie Jean Duceppe et au Centre national des arts. Puis vinrent la recherche à l'ONF – avec le défunt et célèbre Studio D -, les études en science politique. Suivi un virage vers le milieu communautaire et l'éducation populaire. Entre et au travers de tout ça, les voyages. La maternitude. En Saskatchewan depuis mai 2013, elle a été rédactrice de l'Eau vive et signe la chronique Coup d'oeil sur le monde depuis l'automne 2014. Elle partage son temps entre le jardin, la musique, l'édition et son amoureux. Lire est son plaisir gourmand, écrire est son plaisir coupable. 

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