À ciel ouvert 15 — Automne 2025 / hiver 2026

Décès de Charles Leblanc, figure marquante de la culture franco-manitobaine
Jean-Pierre Picard

Décès de Charles Leblanc, figure marquante de la culture franco-manitobaine

Jonathan Semah (LA LIBERTÉ)

Charles Leblanc, comédien, poète, traducteur et animateur de radio, s’est éteint le 27 juin à l’âge de 75 ans.

Charles Leblanc a mis sa vie au service de la création de structures artistiques, théâtrales et littéraires majeures, dont la communauté francophone du Manitoba se souviendra longtemps.

Il a cofondé des troupes de théâtre, a aidé à la mise en place de l’Association des auteur·e·s du Manitoba français (AAMF) et du volet francophone Livres en fête. Charles Leblanc a aussi participé à la création de la Ligue d’improvisation du Manitoba en 1990.

L’auteur a aussi joué dans une douzaine de pièces au Théâtre Cercle Molière (TCM) ainsi que pour la troupe de l’USB Les Chiens de soleil, dans les années 2000.

Il a également publié une dizaine de livres de poésie, dont le dernier en date allumettes en 2021, aux Éditions du Blé, une maison d’édition qui lui tenait à cœur.

« Je voulais être publié par cette maison. Et ils m’ont toujours inclus dans tout le processus de publication », nous disait-il en 2020.

J.R Léveillé était l’un des amis de Charles Leblanc. Il a participé à la publication de ses ouvrages.

« J’ai eu le privilège d’éditer presque tous ses livres. J’ai fait sa connaissance en publiant en 1984, dans la collection Rouge que je venais de créer aux Éditions du Blé, son premier recueil et le premier titre de la collection, préviouzes du printemps — science-friction pour le temps présent, toujours très actuel à bien des égards. »

Par sa poésie, l’on comprenait quel genre d’humain il était, explique J.R Léveillé.

« Il a donné une poésie dite orale, mais c’est se tromper du travail qu’il y mettait. Oui, c’est une poésie frottée aux usines et aux bars des travailleurs, mais elle n’est jamais vulgaire ; elle est proche des gens, de leurs troubles, de leurs aspirations, qui étaient aussi les siens. Donc une poésie humaine, engagée, au front de la lutte pour la justice et l’égalité sociale. »

Originaire de Montréal, Charles Leblanc s’est installé à Winnipeg en 1978, une ville de la « bonne grandeur » pour lui, affirmait-il en 2020. « Winnipeg m’a offert beaucoup d’occasions de m’épanouir dans le domaine artistique que je n’aurais pas eu à Montréal », confiait-il également.

Charles Leblanc a aussi été célébré pour son travail. Il a été le récipiendaire du Prix littéraire Rue-Deschambault au début des années 2000 pour son recueil de poésie intitulé L’appétit du compteur.

L’Université de Saint-Boniface lui a décerné en 2018 le Prix Alexandre-Taché, qui reconnait une personne ayant contribué à la collectivité francophone du Manitoba.

À lire également : Les multiples vies du pionnier Charles Leblanc - La Liberté

Témoignages

A chaque fois que j’anime des ateliers d’écriture dramatique à Saint-Boniface, au Théâtre Cercle Molière du Manitoba, j’entends parler de Charles Leblanc avec beaucoup de respect et d’admiration. Charles Leblanc, comédien, a  joué dans plusieurs productions de cette incontournable compagnie de théâtre de la francophonie hors Québec .

Quant à moi j’ai rencontré souvent Charles Leblanc lorsqu’il faisait partie du collectif de La Grande Passe, bar populaire progressiste dans les années 70  sur la rue Ontario qui transformera sa gestion et  deviendra un des berceaux les plus  bouillonnants de la contre culture montréalaise. Nous discutions beaucoup de théâtre politique et de l’engagement social de l’artiste.

Surtout, j’ai bien connu Charles lorsqu’il faisait partie d’une des troupes les plus singulières et radicales du jeune théâtre des années 70,  LA BÉBITTE À ROCHE , compagnie issue de la mémorable LA VRAIE FANFARE FUCKÉE . Nous étions plusieurs à admirer cette gang de merveilleux fous qui faisaient éclater les limites de l’imaginaire et qui nous inspiraient.

Salut cher Charles. Je vais lire et relire tous tes recueils de poésie. Je conclus ce modeste hommage avec une citation d’un de tes textes les plus percutants.

un poème est

une allumette

qu’on frotte

avec les yeux

ou les oreilles

qui s’allume

et brûle

dans la tête

et le cœur

et laisse des tisons

dans tout le corps

Louis-Dominique Lavigne

CHARLES LEBLANC était un ami. Il sortait peu, ces derniers temps, en raison de sa santé, et nous nous voyions moins. Ce que je regrette, il ne faut pas rater les occasions. Mais je l’ai revu, chez lui, quelques semaines avant son décès, et nous avons pris un verre de vin — toujours du blanc pour lui — et parlé à bâtons rompus, mais aussi de façon pointue sur l’état du livre au Manitoba français. Il avait toujours autant de vivacité pour la chose littéraire. Nous avions même évoqué la possibilité de le voir en scène dans La dernière bande de Samuel Beckett. Ç’aurait été une espèce d’apothéose théâtrale pour l’homme de théâtre qu’il était. J’ai eu le privilège d’éditer presque tous ses livres. J’ai fait sa connaissance en publiant en 1984, dans la collection Rouge que je venais de créer aux Éditions du Blé, son premier recueil et le premier titre de la collection, préviouzes du printemps — science-friction pour le temps présent, toujours très actuel à bien des égards. En effet, la parole poétique doit être une friction pour allumer le monde, d’où le titre du dernier recueil publié de son vivant, allumettes. Il aimait la minuscule en poésie, ce qui parle haut et fort de sa modestie et de son accord avec l’ordinaire des gens et de la vie. Il a donné une poésie dite orale, mais c’est se tromper du travail qu’il y mettait. Oui, c’est une poésie frottée aux usines et aux bars des travailleurs, mais elle n’est jamais vulgaire ; elle est proche des gens, de leurs troubles, de leurs aspirations, qui étaient aussi les siens. Donc une poésie humaine, engagée, au front de la lutte pour la justice et l’égalité sociale. Il ne cessait de rappeler dans les médiaux sociaux l’injustice ambiante et la censure de la voix des auteurs et journalistes emprisonnés pour avoir exercé leur liberté de parole. Nous avons mis sur pied et dirigé ensemble pendant de nombreuses années la scène francophone du Winnipeg International Writers Festival où nous avons longuement siégé au conseil d’administration de l’organisme. Il a lancé, dans le cadre du festival, l’évènement d’improvisation entre écrivains et artistes, La Plume et le Pinceau, qu’il a ensuite dirigé avec son grand ami Bertrand Nayet. C’est devenu un sine qua non de la semaine littéraire et de Nuit blanche. Il est aussi un initiateur du Collectif post-néo-rieliste devenu l’Association des auteur.e.s. du Manitoba français, également fondée avec Bertrand Nayet, camarade aussi au théâtre du Cercle Molière où il était comédien et dans la création de quelques troupes d’occasion. Il avait un sens aigu de l’humour, et la connivence dans le retournement du statuquo lui était toujours un plaisir. On dit « Que la terre lui soit légère » ; mais que le ciel reconnaisse le poids de son passage.

J.R. Léveillé

 

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