À ciel ouvert 16 — Été / automne 2026

Et si Gabrielle Roy était restée dans l’Ouest?
Madeleine Blais-Dahlem
/ Catégories: 3 Printemps 2018, Essai

Et si Gabrielle Roy était restée dans l’Ouest?

Madeleine Blais-Dahlem

Quelle place auront les écrivaines contemporaines d’expression française dans la littérature des Prairies ? Est-ce que les défis du passé vont se perpétuer dans ce présent bien branché qui donne à toutes et à tous une ouverture sur le monde par le moyen du réseau mondial de l’Internet, de la Toile mondiale ?

Du point de vue historique, il y a eu bien des défis pour celles qui voulaient devenir des auteures publiées et lues. Mis à part les préjugés qui donnaient à la femme une place inférieure aux hommes sur tous les plans, la femme souffrait plus que l’homme des empêchements qui venaient du rôle minoritaire du français sur les Plaines, de Saint-Boniface au Manitoba à Saint-Paul en Alberta.

En premier lieu, la femme était probablement à la maison, à moins d’être une religieuse ou une professionnelle. Pour nos mères et nos grands-mères, accablées par le ménage, la maison et la famille, il aurait fallu avoir une passion débridée pour se consacrer à l’écriture. Ma mère, née en 1909, avait une fine plume et aurait pu être écrivaine. Pendant mon enfance, elle s’est toutefois refusée même le plaisir de lire parce qu’elle ne voulait pas d’une distraction qui nuirait à ses responsabilités de mère et de fermière. Les femmes sont surtout pratiques et pour la plupart, ce rêve d’écrire aurait été la poursuite d’une chimère.

Les communautés francophones vivaient isolées les unes des autres. Avant l’arrivée de la télévision dans nos maisons, nous introduisant à la culture américaine et la langue anglaise, il était possible de vivre plus ou moins en français. Mais où trouver une culture et une littérature florissante ? Ici, en Saskatchewan, il y avait La Liberté et le Patriote et deux postes de radio CFNS (Saskatoon) et CFRG (Gravelbourg). Mais il n’y avait ni maison d’édition francophone ni librairie francophone. Puis, notre éducation était formellement restreinte à 90 minutes de français par jour. C’est bien peu. Nos livres écrits en français nous venaient du Québec ou de la France, des lieux loin de notre expérience.

Voilà le premier défi pour celle qui voudrait prendre la plume : le manque de confiance qui vient de notre situation minoritaire. Comment écrire dans une langue qui n’occupe pas notre journée du matin au soir ? À ne pas vivre dans notre langue, nous perdons la richesse de notre expression, il y a des vides dans notre vocabulaire.

Le deuxième défi vient de l’isolement qui nous éloigne de la possibilité de mentorat. Lorsque mon désir d’écrire est devenu irrésistible, j’ai suivi des cours de composition en anglais parce qu’il n’y avait pas d’autre choix. Avec la confiance acquise, j’ai trouvé une communauté qui m’appuyait. La Troupe du jour offrait la possibilité de production pour mes pièces de théâtre. Le Cercle des écrivains offrait une critique rigoureuse et généreuse de mes textes.

Un troisième défi vient de notre petit nombre. Il est difficile de s’établir et d’acquérir une renommée suffisante qui peut se traduire en ventes quand l’infrastructure culturelle est composée de maillons si fragiles. Par exemple, lorsque l’incomparable Gabrielle Roy est revenue au Canada, après ses deux ans en Europe où elle avait signé des articles pour les journaux en français et en anglais, elle a fait le choix d’écrire en français. Elle s’est rendue directement à Québec où elle a passé le restant de sa vie dans une société où sa langue était la langue de la majorité. Cette société, qui est toujours la matrice de la francophonie en Amérique, foisonnait d’art, de culture et de littérature. Gabrielle y a atteint une grande renommée. Sa sœur Marie Anna, qui devint aussi une institutrice et une écrivaine, mais sans quitter les Plaines, est presque inconnue et ses livres ne sont disponibles que dans les bibliothèques.

La question qui doit se poser ici n’est pas celle de comparer le talent de Marie Anna à celui de Gabrielle, mais plutôt : est-ce que Gabrielle Roy aurait touché aux mêmes sommets littéraires si elle avait tenté sa chance à Saint-Boniface au lieu de la ville de Québec ?

Au fond, je crois que le défi d’être une écrivaine d’expression française des Prairies vient surtout de notre situation minoritaire et moins de notre sexe.

Mais voilà que maintenant, les distances physiques sont effacées par la possibilité d’une nouvelle sorte de rapprochement, tout aussi éphémère que réelle. Que nous vivions dans une ville ou un village isolé, nous avons une fenêtre sur le monde grâce à Internet. Aujourd’hui, à l’ère de la communication instantanée et de l’autopublication, je vois une sortie de notre isolement. Quoique notre initiative personnelle soit un élément du jeu, nous pouvons explorer la littérature de toute la francophonie. Et la francophonie peut nous trouver !

Cette revue en ligne, À ciel ouvert, est un fil de conduite. Notre langue, dans tous ses accents et toutes ses modalités, nous est bel et bien accessible; ce qui ne peut faire autrement que de nous enrichir et de nous encourager.


Madeleine Blais-Dahlem

Madeleine Blais-Dahlem

Originaire de Delmas, village francophone de la Saskatchewan, Madeleine détient une maîtrise en littérature française de l’Université de la Saskatchewan. Elle a enseigné pendant 27 ans, surtout en immersion française au niveau secondaire. Elle a commencé à écrire pour le théâtre en 1992. Depuis 2005, elle en fait sa profession. Quatre de ses pièces ont été produites par La Troupe du Jour : Foyer en 2005 (en coproduction avec L’UniThéâtre), Les vieux péteux en 2008, La maculée en 2011 et Cantate pour légumes en 2015. Son livre bilingue, La voix de mon père / My father’s Voice, est le premier livre à être disponible en version audio en Saskatchewan.

Imprimer
7212

Madeleine Blais-DahlemWebmestre

Textes par Madeleine Blais-Dahlem
Contacter l'auteur

Contacter l'auteur

x

Créations

Les Plaines Les Plaines

A travers une course dans les plaines du Manitoba, la rencontre avec un artisan Métis, et un réveil à l'hôpital, les Plaines raconte comment un homme réapprend à habiter son corps.

« Allez, enseignez toutes les nations » « Allez, enseignez toutes les nations »

Si les faits historiques de ce monologue sont réels, la narratrice est fictive. Religieuse centenaire, elle fait un retour sur son rôle au sein des écoles résidentielles pour autochtones. 

La trahison (extrait) La trahison (extrait)

La pièce est un huis-clos entre Gabriel Dumont et le vieux curé de Batoche, le père Julien Moulin. Nous sommes en 1905 et le vieux Métis veut être enterré avec les siens dans le cimetière de Batoche, mais puisqu’il n’a pas remis les pieds dans une église depuis la fin de la Résistance, le curé refuse sa requête.

Les poissons Les poissons

Dans le nord de la Colombie-Britannique, un jeune Autochtone enseigne à une jeune étudiante comment attraper des poissons au collet.

Corneille apporte la lumière : une légende inuite Corneille apporte la lumière : une légende inuite

Corneille apporte la lumière est une légende inuite publiée aux Éditions de la nouvelle plume en 2022. Le livre, offert en français et en dialecte inuktitut, offre un lexique
de 15 mots dans les deux langues, ainsi qu’un « Saviez- vous que? » à propos des Inuits du Canada.
ISBN :9782924237885

Mistasinîy – le rocher d'un peuple (extrait) Mistasinîy – le rocher d'un peuple (extrait)

Titre original : Mistasinîy: Buffalo Rubbing Stone - Traduit de l’anglais par Bernard Fafard

Zach, un enfant membre des Premières Nations de la Saskatchewan, et Danny ont été jumelés par leur professeur pour faire en semble un travail scolaire d’histoire. Pour ce travail, les élèves doivent interviewer des membres de leur famille pour savoir d’où elle vient et depuis combien de temps elle est au Canada. Danny

Célébration estivale Célébration estivale

Poème inspiré par le Moosehide Gathering est un événement biennal organisé par la Première Nation des Tr’ondëk Hwëch’in au Yukon.

Coffee at the « Regrette Rien » Cafe Coffee at the « Regrette Rien » Cafe

Dans cette pièce, Gabriel Dumont arrive au café « Regrette rien », un endroit qui lui est « familier » et où il retrouve la serveuse Donna. Les deux personnages se remémorent certains événements de l’histoire des Métis, cherchant à faire renaître et à rendre visible ce qu’est la « vraie histoire des Métis », à entendre à nouveau la voix du « peuple qui s’agite ».

Je suis dans le monde Je suis dans le monde

Un poème à deux volets explorant les thèmes de l'identité, de la pluralité, de la mémoire et de la nature fébrile de l'existence.

La mémoire du monde La mémoire du monde

Après un cataclysme naturel, la civilisation sur la côte Pacifique Nord-Ouest a disparu. Une femme ayant survécu, fait l'étrange rencontre d'une petite fille a l'apparence humaine, mais qui semble venir d'une autre planète. Ce conte qui commence comme un pastiche du Petit Prince habitant l'univers des autochtones du Pacifique Nord-Ouest, nous laisse sur une réflexion concernant notre avenir et les dangers qui nous...

No content

A problem occurred while loading content.

Previous Next

  

La revue À ciel ouvert est publiée et diffusée par :

Coopérative des publications fransaskoises

en partenariat avec

Collectif d'études partenariats de la FransaskoisieRegroupement des écrivains·e·s du Nord et de l'Ouest canadiens


avec le soutien financier de:

    Conseil culturel fransaskois   Saskculture Fondation fransaskoiseGouvernement du Canada