À ciel ouvert 15 — Automne 2025 / hiver 2026

La ferme

Sarah-Jeanne Bélec

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Premier prix dans la catégorie prose du CCLONC 2024


Les matins d’hiver sont frais à la Ferme. C’est comme si la maison gelait durant la nuit; ça donne envie de se retourner sous les couvertures. Mais je préfère lutter pour rester réveillée, même si mes yeux me piquent. Allongé à côté de moi, Ti-loup dort toujours. Sa petite bouche est entrouverte, sa main logée sous son menton. Sa respiration est régulière; c’est tout ce que j’entends dans le silence du matin, tout comme le vent qui siffle contre la fenêtre.

La Ferme n’en est pas vraiment une. Elle ne compte pas d’animaux, à l'exception de Queenie le chien et des deux chats de grand-maman. Mais le terrain de la Ferme est gigantesque : on y trouve un bois, un étang et une piscine entre les deux. Grand-papa range son tracteur à gazon dans le garage à côté de la shop. Il y a aussi une vieille cabane à bois derrière la maison (là où Chimène et Mitaine chassent les souris), alors personne ne change son nom.

Pour venir à la Ferme, on doit s’entasser dans la voiture pendant deux heures et dépasser Magog. Je croyais que c’était ça, notre destination, mais c’est pas tout à fait vrai. En fait, j’oublie toujours le nom de la ville où on se rend, alors quand on me pose des questions, j’explique que la Ferme-qui-n’en-est-pas-une est à Magog-mais-pas-vraiment-c’est-juste-à-côté. C’est beaucoup plus simple comme ça.

Un bruissement des couvertures: il est presque temps de me lever. Grand-papa est réveillé.

Ti-loup et moi dormons à l’étage, sur un futon qui fait face à la chambre des grands-parents. Le matin, la clarté naissante s’infiltre dans la pièce et me permet de voir grand-papa qui s’étire dans le lit. C’est une routine qu’il a: silencieusement, pour ne pas réveiller grand-maman, il accomplit ses exercices pour délier ses muscles trop longtemps immobiles. Grand-papa prend son temps; ça me va, je ne suis pas pressée. Je le regarde faire, fascinée par son assiduité. C’est la même chose tous les jours.

D’habitude, je ne suis pas très matinale. Mais à la Ferme, tout est différent. La maison est calme, de bon matin : il n’y a pas l’autobus scolaire qui vrombit dehors, pas d’école bondée, pas de cours de karaté et de ballet le samedi. Il n’y a pas d’horaire, pas de pression, pas de panique.

Seulement une douce attente.

Grand-papa a terminé ses exercices : je le sais parce qu’il vient de s’asseoir et de poser ses pieds par terre. Il met ses pantoufles et finit par se lever. Il se retourne et je ferme aussitôt les yeux. S’il me voit éveillée, je sais qu’il va me dire de retourner dormir. Et je ne veux pas me recoucher.

Je devine Queenie qui le suit, le son de ses pattes au sol, un rythme régulier. Maître et chien s’engagent dans l’escalier, qui craque sous leurs pas. C’est le signal que j’attendais pour rouvrir les yeux. Grand-papa me fait dos et je peux l’observer sans être détectée. Mission accomplie, ou presque.

Une fois que grand-papa a disparu, je compte jusqu’à soixante dans ma tête, puis je me lève. Je fais attention d’éviter les jambes de Ti-loup, encore complètement assommé de sommeil. Je frissonne lorsque je quitte les couvertures chaudes et me dépêche de trouver les bas que j’ai jetés au sol, la nuit précédente. Je n’aime pas les bas de laine: ils me piquent et me donnent envie de me gratter. Mais le plancher est froid, alors tant pis si ça me démange!

Je me lance à la suite de grand-papa. L’escalier ne craque pas sous mon poids et j’ai appris où poser les pieds pour ne pas faire de bruit. Ce n’est pas que je veux faire peur à grand-papa, c’est plutôt que je ne veux pas réveiller la maison avant lui. La Ferme, c’est son domaine. Moi, je ne suis qu’une visiteuse et, au mieux, l’assistante du maître des lieux.

En attendant son retour, je vais m’asseoir sur le pouf du salon. Je préfère de loin le divan, ou encore mieux, la chaise berçante à côté de la télévision. Toutefois, ils sont trop loin du poêle à bois et je ne veux pas que grand-papa oublie de m’inclure dans sa routine.

La porte de la cuisine s’ouvre et grand-papa réapparaît avec Queenie. Elle me voit avant lui : sa queue s’agite gentiment en seul signe de salutation. Pour elle aussi, il est trop tôt. Après sa sortie aux premières lueurs du jour, elle retourne tranquillement sur son coussin et s’y assoupit très vite. Grand-papa me voit enfin. Il s’approche, lève un index tordu d’arthrite et l’agite devant mon visage. Il chuchote, sa voix un peu rauque, toujours plus basse au réveil. « Qu’est-ce que tu fais debout ! »

Ce n’est pas une question et je sais qu’il ne me gronde pas vraiment. « Je pouvais plus dormir. »

Toujours la même question, toujours la même réponse. Je sais que maintenant que je suis debout, il ne me dira pas de retourner me coucher. C’est toujours comme ça. Je reconnais aussi sa réaction: son petit hochement de tête, ses yeux doux, son « batince ! » quand il se plie en deux et ouvre la porte du poêle à bois. De mon siège, je le regarde faire: il retire les vieilles cendres avant d’ajouter de petites bûches et d’autres retailles de bois dans le poêle. Ensuite, il tire quelques feuilles de journal d’une grosse pile et les chiffonne en longueur avant de les glisser ici et là parmi le bois — toutes, sauf une.

« Grand-papa, est-ce que je peux… »

« Attends. » Un seul mot dit, sans impatience. Par habitude.

Grand-papa prend le briquet et me tend le bout de papier journal. Je me lève et l’accepte : c’est l’heure d’accomplir ma tâche. Il enflamme le bout du papier que je glisse aussitôt sur les autres avant de le placer entre deux bûches, là où une petite ouverture sied. Je recule aussitôt, les flammes dansant allègrement sous mes yeux. Pas grand-papa : il n’a peur de rien. Il dompte le brasier naissant avec aisance, puis referme la porte du poêle. Mon travail accompli, je peux désormais gagner le divan. Au passage, j’en profite pour flatter la douce tête de Queenie, qui soupire d’aise. Les jambes croisées, une couverture jetée sur mes épaules, je sens avec plaisir la pièce se réchauffer tranquillement.

Papa et maman ne tarderont pas à se lever, tirés du lit par Toto qui s’impatiente. Ti-loup les suivra de près, puis ce sera le tour de grand-maman de nous rejoindre. Pour encore un bref moment, la Ferme m’appartient un tantinet. Je crois qu’elle accepte de me partager un peu de son attention, tant que je suis les directives de grand-papa.<

Il approche justement, un verre à la main qu’il me tend. Le jus d’orange est sucré à point; moi qui préfère de loin le jus de pomme, je le bois pourtant avec plaisir. Le jus d’orange de grand-papa est le meilleur des jus d’orange. Je sirote mon verre, laissant grand-papa à ses occupations matinales. Je le vois à peine d’où je suis, ma vision bloquée par le muret de la cuisine, mais je devine ses gestes. Queenie elle aussi comprend qu’il faut laisser la routine aller. Nous profitons donc toutes les deux de la Ferme qui s’éveille, le craquement du feu en arrière-plan à notre détente.

Plus tard, lorsque la Ferme se sera complètement réveillée et que nous aurons bien mangé, grand-maman lissera ses crèmes sur sa peau et appliquera son maquillage à la table à manger, devant son petit miroir. Nous enfilerons tous nos salopettes et nos bottes de neige et irons profiter de l’hiver : maman ou papa sur la luge avec Toto, Ti-loup bien assis sur son trois-skis. Tête première sur ma Crazy Carpet orange, je dévalerai la pente de la glissoire que grand-papa a préparée pour nous jusqu’à l’heure du dîner. L’anticipation me gagne : je sens déjà mes joues rougir et piquer de froid.

Pour l’instant, je profite du poêle à bois qui réchauffe la maison. J’écoute les sons du paysage avec respect, les lèvres collées par le sucre du jus, toujours aussi délicieux.

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