À ciel ouvert 12 — Printemps / Été 2024

Saveurs de mon enfance

ioleda

Boreal 7, 2018 — Laura St.Pierre

Boreal 7, 2018 — Laura St.Pierre

Jet d'encre permanent sur Hahnemuhle photo rag, 49 x 34"

Tant de souvenirs attendrissants ! Tant de saveurs liées au bonheur perdu de notre enfance !

La cuisine était alors le lieu privilégié où rencontrer maman, toujours à la besogne. Ses mains mêlaient les ingrédients ; ses bras vigoureux poussaient le rouleau encore et encore ; tout pour la joie de voir notre famille, réunie autour de la table, savourer ses plats uniques et succulents. Dans ces moments d’intimité, ses gestes étaient ma seule instruction. Ma tâche était de l’imiter. 

Point de recette précise, point de notes écrites.

 « Tu fais juste comme ça,

Tu en prends un peu ainsi,

Puis tu incorpores cela,

Jusqu’à cette consistance, là, comme tu vois ! », me disait-elle.

Ne dit-on pas que la cuisine est un art ?

Comme ils sentaient bon ces petits pois tout frais à écosser, ces haricots si fins à équeuter sur la nappe multicolore en toile cirée de la grande table! Mais éplucher ces pommes de terre sentant pourtant encore le bon terreau paraissait une tâche ingrate.

Quelle délicatesse, toute en précision sûre, dans ces mains qui taillaient les pâtes moelleuses - tentantes au point d’en prélever un morceau cru à déguster sans plus attendre!

Dans la maison, des arômes multiples se télescopaient. Ils commençaient à envahir l’espace avant même le petit-déjeuner. De fortes senteurs d’ail et d’autres épices se mêlaient avec insolence aux effluves infiniment délicats du café fraîchement moulu et à la senteur appétissante du pain grillé au moment où une faim de loup se faisait sentir.

Le dimanche matin, le rituel du poulet à rôtir prenait toute la place, toutes les attentions. Papa, au bon sens pratique, était préposé à l’arrosage de la volaille à intervalles réguliers au cours de la cuisson pour lui conserver tout son moelleux. La maisonnée s’en trouvait déjà troublée dans un état de grande effervescence.

Et avec quelle dévotion gourmande nous suivions les traditions culinaires annuelles !

À Noël, au retour de la messe de minuit, nous ramenions de la boulangerie des viennoiseries savoureuses et une bûche de Noël à la crème onctueuse dont on se régalerait bientôt sans aucune retenue.

À l’Épiphanie, la galette des rois à la frangipane donnait lieu à des jalousies, chaque enfant se voyant déjà porter l’unique couronne dorée à laquelle donnerait droit la petite fève cachée dans la masse pâtissière.

Le jour de Pâques, des œufs au chocolat noir de la meilleure qualité aux effluves grisants ne manquaient jamais, tandis que notre voisine venait apporter à cette occasion, sur un plateau argenté, le corps luisant, dépouillé de sa belle fourrure, d’un lapin que l’on ferait rôtir le lendemain.

À la Chandeleur, la confection d’une myriade de crêpes souples et fondantes prenait des heures, s’empilant à un rythme cadencé sur une assiette gardée au chaud au bain-marie ; ainsi, toute la famille pourrait les déguster ensemble et y fourrer tout un assortiment de confitures alléchantes.

Les événements marquants de la vie présentaient aussi leurs particularités rituelles, où se recherchait le raffinement de la présentation et la délicatesse du goût.

Les dragées aux amandes étaient un délice distingué destiné à chaque convive lors de célébrations des grandes étapes de la vie comme le baptême ou la communion. Un petit ballotin en tissu recherché contenant quelques dragées, orné de la date et du nom de la personne honorée, se gardait précieusement dans la famille pendant des années.

Des montages pyramidaux de choux à la crème nappés de caramel, fantastiques chefs-d’œuvre gourmets, saisissants de beauté, se partageaient avec les invités lors des mariages, symbolisant l’abondance des vœux de bonheur et de prospérité pour les personnes mises à l’honneur.

Aux beaux jours, nous attendait dans le jardin, l’activité tant espérée de la cueillette des baies de cassis à l’arôme alléchant et des groseilles rafraîchissantes rouges et blanches, mais aussi l’exercice plus périlleux, juchés sur un escabeau, de la récolte des cerises de Montmorency acidulées déjà picorées par les oiseaux, de mirabelles à saveur de miel et d’abricots à la chair tendre mûris à point.

Nous partions parfois tous en voiture pour rendre visite à notre oncle René, toujours heureux de nous voir ramasser dans son jardin de succulentes fraises géantes parfumées à point, que nous jugions les plus savoureuses du monde entier.

En automne, la nature se chargeait de nous offrir en cadeau toute une pluie de noix délicieuses tombées du noyer géant planté sur le terrain de notre voisin, jouxtant notre grillage.

Les vacances de notre enfance évoquent aussi de mémorables moments gustatifs.

Après un bon bain tonique, qui laissait sur notre peau le goût si particulier de la mer salée, nous attendait pour le goûter un bon morceau de baguette fraîche et croustillante que nous dégustions sur la plage de sable fin avec quelques carrés de chocolat noir pour satisfaire notre fringale.

À marée basse, nous partions, munis de seaux tenus fermement dans la main et d’épuisettes à manche longue reposant nonchalamment sur l’épaule, à la recherche de moules à décrocher de leur rocher, de coques enfouies dans le sable vaseux, ou de crevettes grises à débusquer dans les trous d’eau. C’est ainsi que, le soir même, nous pouvions nous délecter d’un succulent plateau de fruits de mer.

En promenade sous le ciel tourmenté des bocages bretons, nous allions cueillir des mûres sauvages sucrées, ne craignant aucunement de nous en rassasier sur place, nous moquant parfaitement d’en ressortir tout barbouillés d’une sorte d’encre violet foncé difficile à éliminer.

Au crépuscule, après la chaleur torride de la journée, nous profitions d’une promenade en famille dans l’air rafraîchi pour nous faire offrir une gourmandise, souvent une crème glacée à choisir parmi toute une variété de parfums, posée sur un cornet gaufré que nous léchions goulûment.

Dans la vie de tous les jours, en ville, d’autres fragrances nous attiraient vers quelque marchand.

En hiver, les châtaignes grillées sur un brasero en pleine rue paraissaient irrésistibles, servies dans un cornet en papier journal pour ne pas se brûler les mains.

Le samedi, un plaisir tout particulier consistait à accompagner nos parents au marché, ouvert à tous les vents. Déambulant ensemble dans un labyrinthe d’étals, on y redoutait la table du poissonnier perçue comme à l’odeur écœurante. Mais on savait tirer la manche de l’adulte pour se rapprocher sans attendre des fruits exotiques aux couleurs vives et aux senteurs exquises ou des vitrines de macarons aux amandes délicieux, tout juste sortis du four, qui nous mettaient l’eau à la bouche.

Un souvenir moins agréable vient me hanter parfois lorsque se présente devant moi, encore maintenant, une belle coupe de confiture de fraises pourtant bien appétissante. Lorsqu’on souffrait d’une maladie, maman pilait un cachet avant de le mélanger à une cuillérée de confiture, pour que l’on accepte de l’avaler plus facilement. Il s’agissait d’en ôter l’amertume. En réalité, le goût âcre du cachet honni persistait et des fragments du comprimé s’accrochaient aux parois du gosier.

La plupart de ces souvenirs éveillent en moi encore aujourd’hui une grande nostalgie!

Cependant, mon environnement a changé. Vivant sur un autre terroir, dans un autre pays qui ne possède pas les mêmes traditions, rien de tout cela ne peut plus venir combler mes envies encore tenaces. La tentation est de croire que des mets ressemblant ici à ce que j’ai connu là-bas, vont me permettre de retrouver un goût familier, une odeur réconfortante.

Mais, selon le dicton, tout ce qui brille n’est pas or. De même, tout ce qui ressemble à un macaron aux amandes n’a plus rien à voir avec les fameux biscuits que j’aimais.

Ces arômes naturels, ces saveurs et ces textures familières, que j’ai laissés loin dans l’espace et dans le temps, doivent maintenant faire place à de nouveaux aliments, d’autres habitudes, de nouveaux plaisirs gustatifs.

L’essentiel n’est-il pas de me sentir rassasiée, de ne pas souffrir de la faim ni de la soif, d’embrasser d’autres expériences en tentant d’y trouver une véritable joie nouvelle ?

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À ciel ouvert numéro 12

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Bonne lecture!


 

Les artisans de ce numéro

Coordination de la publication :
Jeffrey Klassen

Comité de rédaction :

  • Marie-Diane Clarke
  • Tania Duclos
  • Mychèle Fortin
  • Lyne Gareau
  • Jeffrey Klassen
  • Jean-Pierre Picard

Auteur·e·s :

  • Serge Ben Nathan (C.-B.)
  • Joëlle Boily (C.-B.)
  • Marie Carrière (AB)
  • Louise Dandeneau (MB)
  • Mélanie Fossourier (C.-B.)
  • ioleda (YK)
  • Amélie Kenny Robichaud (YK)
  • J. R. Léveillé (MB)
  • Gaël Marchand (YK)
  • Zoong Nguyên (AB)
  • Seream (MB)
  • Michèle Smolkin (C.-B.)

 

Artiste invitée :
Virginie Hamel
virginiehamel.com

Mise en page et mise en ligne :
Jean-Pierre Picard

Merci à l’Association des auteur·e·s du Manitoba français qui a piloté l’organisation du Concours de création littéraire de l’Ouest et du Nord canadiens (CCLONC).

La revue À ciel ouvert est publiée et diffusée par :

Coopérative des publications fransaskoises

en partenariat avec

Collectif d'études partenariats de la FransaskoisieRegroupement des écrivains·e·s du Nord et de l'Ouest canadiens


Merci à nos commanditaires:

    Conseil culturel fransaskois   Saskculture Fondation fransaskoiseGouvernement du Canada