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Un siècle de représentation francophone dans les Prairies

Un siècle de représentation francophone dans les Prairies

Cette année, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) souffle ses 100 bougies. De l’autre côté de la frontière, son équivalent, l’Assemblée communautaire fransaskoise (ACF), fêtait son centenaire en 2012. Mais, au juste, comment ces institutions ont-elles vu le jour un siècle plus tôt ? Retour sur les origines de la survivance du français dans l’Ouest.

Au tournant du 20e siècle, les Prairies canadiennes connaissent une véritable métamorphose.

L’élection du premier ministre Wilfrid Laurier en 1896 ouvre la porte à une vaste campagne de peuplement de l’Ouest, attirant des centaines de milliers de personnes.

Ces nouveaux arrivants viennent du Québec, de l’Ontario, des Maritimes, des États-Unis, mais aussi de Grande-Bretagne, de France, de Belgique, de Scandinavie, d’Allemagne et d’Europe de l’Est.

« La Saskatchewan était une des provinces qui accueillait le plus de nouveaux colons », rappelle l’historien fransaskois Laurier Gareau.

En trente ans, la province passe de 75 000 habitants à presque un million. « En 1929, juste avant le crash boursier, la Saskatchewan était la troisième province la plus importante du pays », souligne Laurier Gareau.

Cette croissance fulgurante transforme toutefois l’équilibre. Car si les francophones ont participé à la fondation de nombreuses communautés dans l’Ouest, souvent aux côtés de l’Église catholique, leur poids relatif diminue.

« En Alberta, les francophones représentaient 60 % des locuteurs dans certaines régions à la fin du 19siècle », note Denis Perreaux, directeur de la Société historique francophone de l’Alberta.

Rendue à la Première Guerre mondiale, la province ne compte plus que 5 % de francophones.

Une lutte de survivance

Dans ce contexte, l’école devient rapidement le principal champ de bataille pour les francophones des Prairies.

En Saskatchewan, le français est écarté dès 1892 des usages officiels, notamment dans la législature et les tribunaux.

Puis, avec la Première Guerre mondiale, la méfiance envers les langues autres que l’anglais s’intensifie.

« On était en guerre contre les Allemands. Il y avait une poussée contre les langues étrangères enseignées dans les écoles », explique Laurier Gareau.

D’autant que les Québécois refusent d’être conscrits dans l’armée canadienne, ce qui alimente le sentiment anti-francophone à l’ouest du pays.

À cela s’ajoutent les pressions exercées par les mouvements orangistes et le Ku Klux Klan, des regroupements protestants particulièrement hostiles aux catholiques et aux francophones.

« Dans les archives des Orangistes, on trouve des pétitions qui ont été envoyées à Radio-Canada et au fédéral pour demander à retirer le français des ondes », illustre Denis Perreaux.

Face à ce climat, plusieurs leaders francophones arrivent à la même conclusion : pour survivre, il faut s’organiser. Et c’est la Saskatchewan qui fera office de précurseur.

La naissance des institutions

Vers 1909, l’abbé Bérubé, fondateur de la paroisse de Vonda, tente de fédérer les francophones de la province, inspiré par le modèle de Monseigneur Langevin qui a su regrouper les Sociétés Saint-Jean-Baptiste au Manitoba.

L’initiative est sans succès, mais l’idée fait son chemin.

L’année suivante, à Duck Lake, alors l’un des principaux foyers de la francophonie saskatchewanaise, des religieux fondent le journal Le Patriote de l’Ouest qui deviendra un puissant outil de mobilisation.

« Ce journal va devenir l’outil rassembleur des francophones de la Saskatchewan », énonce Laurier Gareau.

En 1912, la Société du parler français en Saskatchewan est fondée, devenant vite l’Association franco-canadienne de la Saskatchewan, puis l’Association catholique franco-canadienne de la Saskatchewan (ACFC), et enfin l’Assemblée communautaire fransaskoise (ACF) actuelle.

Selon Laurier Gareau, la Saskatchewan devient ainsi un moteur de la francophonie des Prairies.

En témoigne en 1917 la création à Regina de l’Association interprovinciale pour recruter des enseignants bilingues pour les trois provinces des Prairies.

Ces institutions prennent de l’ampleur, à tel point que Laurier Gareau estime que, « en 1925, l’ACFC est un mini ministère de l’éducation ».

Cette même année, sous la houlette de Raymond Denis, un grand congrès francophone se tient à Regina, rassemblant des Fransaskois, des Franco-Albertains et des Franco-Manitobains.

L’éveil franco-albertain

Cet élan saskatchewanais inspirera ses voisins albertains qui, une dizaine d’années plus tard, se dotent de leur propre organisme provincial unifié, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA).

Si les Franco-Albertains tardent, c’est parce que la Première Guerre mondiale est venue interrompre leur essor, estime Denis Perreaux.

Car dès la fin du 19e siècle on trouve diverses associations canadiennes-françaises en Alberta, dont des chapitres de la Société Saint-Jean-Baptiste et la Société du parler français.

L’Église catholique joue là aussi un rôle central dans la structuration de la communauté avec les Oblats de Marie-Immaculée qui fondent des écoles et des institutions comme le Collège Saint-Jean en 1908.

Mais, contrairement à la Saskatchewan, ces initiatives restent dispersées et il faut attendre 1925 pour que le gouvernement provincial prenne une décision qui enflamme les Franco-Albertains.

« Le gouvernement établit cette année-là des restrictions dans l’enseignement du français, ce qui provoque une prise de conscience », relate Denis Perreaux.

Le français n’est alors permis qu’à dose limitée dans le système public : les enfants de 1ère et 2e années peuvent l’apprendre seulement s’ils ne parlent pas anglais, puis ont droit à un maximum d’une heure par jour de la 3e à la 8e année, et ce, aux frais des parents.

C’est donc le 13 décembre 1925 que quelque 400 francophones venus des quatre coins de la province se réunissent à l’hôtel Macdonald, à Edmonton, pour créer l’ACFA, officiellement incorporée en juillet 1926.

Des gains et toujours des combats

Cent ans après leur fondation, l’ACFA et l’ACF ne mènent plus exactement les mêmes batailles, fortes des acquis successifs obtenus au cours des décennies, mais l’enjeu de la survivance demeure.

« L’éducation a toujours été au cœur des enjeux, mais on parle aussi aujourd’hui de santé, de services sociaux, de développement des compétences et d’intégration des nouveaux arrivants », explique Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA.

La démographie francophone a d’ailleurs profondément changé : selon cette dernière, 32 % de la population francophone de l’Alberta est aujourd’hui née à l’extérieur du pays.

Surtout, si les organismes porte-parole ont été fondés dans l’opposition face aux anglo-saxons protestants, les relations avec les pouvoirs en place se sont pacifiées.

« Je qualifierais ça d’une bienveillance passive », dit Denis Perreaux, évoquant les gains réels mais « modestes ».

« On a réussi à accomplir de très bonnes choses, comme une politique en matière de francophonie depuis 2017, se réjouit Nathalie Lachance. On a une belle écoute auprès du gouvernement provincial, qui a déclaré 2026 comme l’Année de la francophonie. »

Malgré tout, elle note aussi « une certaine tension » dans les rapports : « Notre première ministre [Danielle Smith] a publiquement demandé que le gouvernement fédéral retire son obligation d’avoir des juges bilingues à la Cour suprême. Ça nous préoccupe énormément. »

Un député de Red Deer a même publié récemment un appel dans un journal local intitulé : Alberta doesn’t need French, ce qui fait dire à la présidente que « la bataille est loin d’être finie ».

En Saskatchewan, Laurier Gareau estime que le combat doit demeurer politique et culturel, ce qui fait défaut à l’heure actuelle selon lui.

« On n’est pas en train de créer une nouvelle génération de jeunes comme dans les années 1970 qui ont été le moteur du développement de la communauté en se servant de la culture comme modèle », déplore-t-il.

Et de ponctuer : « Si on n’est pas prêts à se battre, on ne survivra pas longtemps. »

Une collaboration moins prononcée

Par ailleurs, la coopération entre francophones de l’Ouest semble s’être estompée au fil des ans.

« Jusque dans les années 1960, les liens étaient très serrés entre les trois provinces des Prairies », rappelle Laurier Gareau.

Dans les années 1920, les Voyages de la survivance organisés par l’ancêtre de l’ACF rassemblent des centaines de Franco-Canadiens des Prairies qui prennent le train pour le Québec et l’Ontario dans le but de tisser des liens et faire valoir leurs réalités.

En 1941, le journal fransaskois Le Patriote de l’Ouest fusionne avec son compatriote franco-manitobain La Liberté.

« Les Fransaskois étaient toujours au courant de ce qui se passait au Manitoba et vice versa, soutient Laurier Gareau. Et quand on feuillette les premières pages du Patriote de l’Ouest, on voit souvent des communications de l’Alberta. »

L’historien et dramaturge regrette que ces liens aient disparu aujourd’hui. « On a tendance à travailler chacun de son côté », perçoit-il.

Alors que « beaucoup de gens issus de la Saskatchewan vivent dans la francophonie albertaine », Nathalie Lachance précise qu’il n’existe pas de collaboration officielle entre l’ACF et l’ACFA, mais « des rapports chaleureux ».

« Nos directions générales ont de bons rapports, nous n’avons pas d’entente formelle mais des échanges réguliers », indique-t-elle.

Denis Perreaux est un bel exemple de ces liens. Né au Manitoba, ayant grandi en Saskatchewan et vécu sa vie d’adulte en Alberta, cet ancien directeur de l’ACFA se voit comme « un francophone des Prairies dont les attaches vont de Winnipeg à Edmonton ».

« Il y a un cloisonnement provincial, concède-t-il. Ce n’est pas un manque de volonté, c’est qu’il y a tellement de dossiers à compétence provinciale. Il faut avoir une vision panprairienne, mais on n’est pas nombreux à l’avoir. On s’occupe de notre patelin. »

Quoi qu’il en soit, le centenaire de l’ACFA sera souligné de diverses manières, notamment via le projet FRABuleux reflets, une série de cent portraits de francophones de la province, ou encore la réalisation d’une œuvre d’art collective composée de 100 toiles.

L’idée de se regrouper pour faire entendre sa voix reste donc plus que jamais d’actualité.

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