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Chronique littéraire publiée dans l'Eau vive

Places en garderies : la Saskatchewan toujours à la traîne

Places en garderies : la Saskatchewan toujours à la traîne

Combattre les déserts de garderies reste un défi de taille en francophonie. Si l’entente bilatérale fédérale-provinciale vise la création de 28 000 nouvelles places d’ici la fin mars 2026 en Saskatchewan, seulement 6 000 nouvelles places ont vu le jour. Sur le terrain, l’écart entre les annonces et la réalité continue de se faire sentir.

« Les listes d’attente pour les services de garde francophones continuent de croître », dénonce Loubna Dabet, directrice générale de la Coopérative fransaskoise des centres éducatifs à la petite enfance (CFCEPE).

Même constat du côté de Sarah Vennes-Ouellet, présidente de la coopérative du centre éducatif Pomme d’Api à Moose Jaw.

« Plusieurs défis ont rendu très difficile l’ouverture de nouveaux centres, malgré le financement mis en place par le gouvernement provincial », perçoit-elle.

Depuis 2021, le gouvernement fédéral finance à l’échelle du Canada le déploiement d’un programme de services de garde à 10 dollars par jour. Une réforme qui a permis d’alléger les frais pour de nombreuses familles.

Mais une garderie plus abordable ne règle pas tout si aucune place n’est disponible. En Saskatchewan, la bataille n’est plus seulement celle des tarifs : elle est désormais celle de l’accès.

Un retard persistant

Les données les plus récentes du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) confirment l’ampleur du problème.

Dans son rapport Une vache grasse pour le secteur commercial : la création des nouvelles places en services de garde à l’enfance, publié en août 2025 et rédigé par David Macdonald, le CCPA estime qu’environ 51 % des jeunes enfants en Saskatchewan vivent encore dans un « désert de services de garde ».

Le constat est lourd, même s’il est moins élevé qu’auparavant. En 2023, un rapport repris par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) de la Saskatchewan avançait que 92 % des enfants de la province vivaient dans un désert de garderies.

Ce pourcentage n’est donc plus celui qu’il faut retenir aujourd’hui. Non seulement les données ont été mises à jour, mais la méthode de calcul a aussi changé.

Le rapport de 2023 s’appuyait sur les codes postaux, alors que celui de 2025 utilise la base CLAR (Childcare Licensing and Accessibility by Region), une base de données du CCPA qui recense les places agréées en services de garde dans les provinces et mesure leur accessibilité de façon beaucoup plus fine.

Si les deux chiffres ne sont donc pas directement comparables, ils racontent néanmoins la même histoire de fond : la Saskatchewan demeure l’une des provinces où l’accès aux services de garde est le plus faible du pays.

Le rapport souligne d’ailleurs que le nombre de places a bel et bien augmenté au Canada, mais que les progrès restent très inégaux d’une province à l’autre. Alors que certaines provinces se rapprochent de leurs cibles, la Saskatchewan continue de traîner.

Places annoncées et créées

Au premier trimestre de 2025, 5 648 nouvelles places avaient été créées dans la province, alors que la cible fixée est de 28 100, soit un déficit de plus de 22 000 places.

Mais même ce chiffre doit être nuancé, car les données officielles reflètent les places agréées. Ainsi elles ne correspondent pas nécessairement à des places immédiatement ouvertes et réellement disponibles pour les familles.

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Loubna Dabet, directrice générale de la Coopérative fransaskoise des centres éducatifs à la petite enfance (CFCEPE). Photo : Courtoisie

« Bien que le gouvernement annonce un certain nombre de places, il y a souvent un décalage entre les chiffres officiels et la réalité, à cause des délais d’agrément, du recrutement et de l’organisation des programmes », explique Loubna Dabet.

« Les centres doivent encore recruter le personnel, organiser l’espace et mettre en place les programmes avant que les enfants puissent réellement y être inscrits. »

À ces freins s’ajoute la pression financière. Pour plusieurs milieux, le financement annoncé ne couvre pas l’ensemble des coûts réels liés à l’ouverture de nouvelles places.

« Les subventions n’ont couvert qu’environ 50 % des frais pour le développement du Petit Pommier à Moose Jaw », pointe du doigt Sarah Vennes-Ouellet.

Ce gros fardeau financier est retombé sur les centres qui ont entrepris de développer des espaces supplémentaires.

« Dans notre cas, c’est principalement un prêt bancaire qui a couvert l’autre 50 % », souligne la présidente.

Autrement dit, la création de places ne dépend pas uniquement d’une volonté politique affichée. Elle exige aussi des locaux, un financement suffisant, des délais réalistes et, surtout, une main-d’œuvre qualifiée en nombre suffisant.

À quand le changement ?

Cet enjeu n’est pas nouveau. Dès 2023, Judy Henley, présidente du SCFP-Saskatchewan, mettait déjà en garde contre l’absence de vision d’ensemble.

« Nous n’arriverons pas à éliminer les déserts de garderies sans une stratégie globale de la main-d’œuvre qui offrira un salaire équitable, de meilleures conditions de travail et une sécurité de la retraite », plaidait-elle.

Jane Beach, consultante en recherche et politiques en éducation et services de garde à l’enfance (ESGE), basée à Victoria, déplore justement l’absence d’échelle salariale pour les éducateurs de la petite enfance.

« En Saskatchewan, les salaires sont fixés par chaque employeur. Le gouvernement provincial a instauré des compléments salariaux et les a progressivement augmentés au fil des ans en fonction du niveau de certification », explique-t-elle.

Par exemple, un éducateur de niveau 1 pourra escompter 5,50 $ de l’heure en complément de son salaire de base, tandis qu’un éducateur de niveau 3 peut s’attendre à 8,50 $ de la part du gouvernement.

Ainsi, en moyenne, un éducateur de niveau 1 touche 21,10 $ de l’heure, contre 25,06 $ pour un éducateur de niveau 2 et 28,93 $ de l’heure pour un éducateur de niveau 3.

En outre, la consultante aimerait voir le gouvernement de la Saskatchewan instaurer un régime de retraite à prestations déterminées à l'échelle de la province, « comme l'a fait le gouvernement de la Nouvelle-Écosse ».

Jane Beach appelle aussi à la création d'un régime d'assurance maladie complémentaire provincial et d'autres avantages sociaux, notamment de meilleures vacances, des congés de maladie et une compensation pour le temps de préparation.

En filigrane, c’est toute la fragilité du système qui est en cause. Car le problème ne se résume pas à des promesses non tenues ou à des délais administratifs. Il révèle aussi les limites structurelles d’un réseau qui peine encore à transformer les ambitions politiques en places réellement accessibles.

En Saskatchewan, et plus particulièrement au sein de la communauté francophone, des services de garde abordables ne rempliront pleinement leur rôle que lorsque les familles pourront effectivement trouver une place près de chez elles.

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Hélène Lequitte – IJL-L’Eau viveHélène Lequitte

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