Horizons

Chronique littéraire publiée dans l'Eau vive

Le nakoda à portée des salles de classe grâce à une nouvelle plateforme

Le nakoda à portée des salles de classe grâce à une nouvelle plateforme

Après avoir réalisé deux documentaires sur les langues autochtones, l’enseignant réginois Wahbi Zarry va plus loin en mettant en ligne une plateforme d’apprentissage du nakoda, conçue en étroite collaboration avec la Nation de Carry the Kettle. Avec cette nouvelle ressource gratuite, le passionné de langues espère contribuer à la revitalisation du patrimoine linguistique national.

À quand remonte l'origine de ce projet ?

Le projet est né dans ma classe. Après 10 Days of Nakota, en 2022, j'ai voulu faire entrer le nakoda dans mes cours. Et, franchement, j'ai eu du mal. Je ne parle pas la langue, et même pour les bases, sans locuteur, on se sent vite démuni.

C'est là que je me suis posé la question : comment un enseignant comme moi peut-il faire découvrir cette langue à ses élèves ? L'idée d'un site où tout serait prêt est venue de là.

Pourquoi cette fascination pour les langues autochtones ?

Ce sont d'abord les cultures qui me passionnent. Et la langue est le miroir d'une culture : c'est par elle qu'on y entre vraiment.

Je m'intéresse aux langues autochtones du monde entier, et il se trouve que je vis en Saskatchewan, sur le territoire du Traité 4, où cette richesse est tout près de nous. Comme enseignant de langue, j'ai trouvé là quelque chose qui rejoint ce que je fais tous les jours.

Pourquoi le nakoda ?

Ce sont les relations qui ont décidé. Pendant le tournage de 10 Days of Nakota, j'ai noué des liens solides avec des personnes nakodas, notamment à Carry the Kettle. C'est là que j'ai rencontré Theresa O'Watch.

Le nakoda est la langue dont je suis le plus proche, et c'est une langue de ma région. Commencer par elle allait de soi.

En quoi cet outil pédagogique diffère-t-il de ceux déjà existants ?

Le programme de nakoda existe en Saskatchewan, mais ce qui manque souvent dans une école, c'est quelqu'un qui parle la langue.

Le nakoda est une langue de tradition orale, où la prononciation compte énormément. Un enseignant qui ne la parle pas ne peut pas l'improviser. Il fallait donc un outil où une locutrice enseigne et où l'enseignant accompagne.

Espérez-vous que les écoles francophones de la Saskatchewan s'en emparent ?

Oui ! Canadian Languages est un pur produit de la Saskatchewan : la locutrice, le producteur, la société de production, le site, tout vient d'ici.

Nos premiers destinataires sont donc les écoles de la province, francophones, d'immersion et anglophones. C'est pour ça que j'ai tenu à ce que tous les documents existent en français.

L'objectif est simple : que n'importe quel enseignant puisse faire découvrir une langue autochtone à ses élèves, gratuitement et sans difficulté.

Quelle place accordez-vous à la communauté nakoda dans la conception du matériel ?

Une place centrale. C'est Theresa O'Watch, enseignante de la Nation nakoda Carry the Kettle, qui donne la leçon. On ne filme qu'elle et chaque mot du matériel a été confirmé par elle.

Le projet doit aussi beaucoup à Bob Kowalchuk, ancien directeur de l'éducation au Nakoda Oyade Education Centre, qui m'a encouragé dès le premier jour.

Il doit aussi à Juanita McArthur Big Eagle, profondément engagée pour la langue.

Lors de 10 Days of Nakota, j'avais également eu la chance d'apprendre auprès d'un aîné, M. Big Stone, un grand connaisseur de la langue. Ce sont eux qui portent ce travail, et depuis bien plus longtemps que moi.

Pourquoi est-ce important selon vous d'enseigner ces langues ?

Pourquoi ne les enseignerait-on pas ? Au Canada, on enseigne le français et l'anglais, deux langues venues d'un autre continent. Les langues autochtones, elles, sont nées ici. Elles devraient trouver leur place à l'école.

Et comme la langue est le miroir d'une culture, apprendre quelques mots de nakoda, c'est déjà entrer un peu dans cette culture, et la respecter.

Les langues autochtones, tout comme le français hors Québec, ont subi des décennies de politiques d'assimilation et de marginalisation. Quel rôle l'école peut-elle jouer dans leur revitalisation ?

Un rôle essentiel. L'école forme les générations qui viennent, et une langue qui se transmet à l'école est une langue qui a un avenir. Dans les communautés autochtones, c'est d'ailleurs à l'école que la revitalisation se ressent le plus.

La Nation Carry the Kettle a sa propre école et c'est là que Theresa fait ce travail, tous les jours. L'histoire du français hors Québec le montre aussi : c'est en grande partie grâce à l'école qu'une langue minoritaire tient bon.

Vous êtes vous-même francophone, né au Maroc et ayant vécu en France avant de vous établir à Regina en 2013. Est-ce que votre propre rapport à la langue et à l'identité influence votre engagement ?

Oui, certainement. Au Maroc, la langue autochtone de mes ancêtres n'a été reconnue officiellement qu'en 2011, alors qu'on la parle depuis deux ou trois mille ans. Je sais ce que représente, pour un peuple, le fait que sa langue soit enfin reconnue.

En enseignant le français en Saskatchewan, j'ai aussi compris ce que vit une langue minoritaire, qui a besoin de l'école pour se transmettre. Mais ma motivation première, ce sont les gens que j'ai rencontrés ici.

Prévoyez-vous de développer de nouvelles ressources pour d'autres langues ?

Oui, c'est le but. Pour le nakoda, la suite est déjà prévue avec une leçon sur les nombres. Ensuite, la priorité, ce sont les langues autochtones au programme en Saskatchewan.

Mais toutes les langues autochtones du Canada sont les bienvenues, de l'Est jusqu'au Nord.

La première leçon de nakoda est d’ores et déjà disponible sur le site web de Canadian Languages.

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