La trahison (extrait)
Laurier Gareau (Saskatchewan)
(Extrait de la pièce publiée aux Éditions de la nouvelle plume)
Mise en contexte : La pièce est un huis-clos entre Gabriel Dumont et le vieux curé de Batoche, le père Julien Moulin. Nous sommes en 1905 et le vieux Métis veut être enterré avec les siens dans le cimetière de Batoche, mais puisqu’il n’a pas remis les pieds dans une église depuis la fin de la Résistance, le curé refuse sa requête.
MOULIN Comment est-ce que je peux t’aider, Gabriel?
DUMONT Ça veut d’l’aide pour faire sa paix avec l’Église.
MOULIN Oui, Gabriel, je vais t’aider.
DUMONT Mais avant, y faut qu’ça fasse du sens.
MOULIN Du sens?
DUMONT Éhé. Du sens. Les tchurés, ça nous dit une chose pis ça fait autrement.
MOULIN Je n’comprends pas.
DUMONT Ça nous dit, les tchurés, que ça parle pour l’Bon Dieu.
MOULIN Oui, c’est vrai.
DUMONT Pis que l’Bon Dieu, ça l’était avec nous aut’es… parce que les Méchifs, ça l’était des bons catholiques.
MOULIN Oui.
DUMONT Mais pendant la bataille… les tchurés, ça l’était du côté d’la police…
MOULIN Non, Gabriel!
DUMONT Éhé!
MOULIN Nous voulions seulement que la bataille prenne fin.9
DUMONT Pour que les Méchifs ça crève de faim?
MOULIN Ils n’avaient aucune raison de crever de faim.
DUMONT Not’e façon d’vivre, ça l’était passée. La chasse… pis la traite de fourrure… pis avec le chemin de fer que ça l’était en train de bâtir… les Méchifs ça l’allait perdre leur job de frettage. Ehé! Les Méchifs, ça l’allait crever d’faim!
MOULIN Vous n’aviez qu’à vous établir sur des fermes.
DUMONT Des fermes! Bah!
MOULIN La vie de fermier Gabriel… ah…
DUMONT (Il s’approche du père Moulin.) Les jeunes Méchifs, Pè’e, ça l’est toute devenu des paresseux aujourd’hui.
MOULIN Ils mènent de belles vies.
DUMONT (Il tourne le dos au père Moulin.) Bahhh! Les Méchifs, ça n’est plus des hommes libres. Comment ça peut-tchi mener la belle vie quand ça n’est plus des hommes libres, hein Pè’e.
MOULIN (Il se lève dans l’espoir de convaincre Dumont.) Regarde le grain qu’ils produisent. Ils en produisent pour nourrir le monde… pour faire du pain pour tout le monde… des galettes, Gabriel!
DUMONT Le grain, Pè’e, ça l’est en train d’pourrir dans les graineries parce que personne ne veut l’acheter.
MOULIN Mais un jour, Gabriel… un jour nous serons une communauté bien établie… et le monde voudra le grain des Métis.
DUMONT (Secouant la tête.) Pis nous aut’es, Pè’e? Ça l’était la belle vie, ça, quand Gabriel Dumont, ça l’était un jeune chasseur… pis l’pè’e Moulin, ça l’était un jeune tchuré, hein?
MOULIN Tu n’écoutes pas, Gabriel.
DUMONT Gabriel Dumont, ça l’écoute. Ça l’écoute les cris des awasis10, les tout-p’tchis, parce que les enfants, ça l’est important aux Méchifs.
MOULIN Et moi, Gabriel, je pleurais pour ces petits… pour les awasis… quand tes rebelles les mettaient en danger.
DUMONT Les Méchifs, ça n’était pas des rebelles, Pè’e. Ça s’battait juste pour la belle vie.
MOULIN Pensiez-vous à vos petits… et à vos femmes… quand vous avez sorti vos fusils pour…
DUMONT Ça pensait à rien d’aut’e, Pè’e!
MOULIN Jamais! Vous n’étiez qu’une bande de jeunes écervelés qui cherchaient à vivre comme leurs grands-pères avaient vécu.
DUMONT Éhé!
MOULIN Gabriel! Toi, comme les autres, vous devez accepter que votre mode de vie est chose du passé. Le mode de vie de vos grands-pères était basé sur un monumental gaspille du terrain.
DUMONT Ça l’était not’e terrain, Pè’e!
MOULIN Mais pense donc au gaspillage, Gabriel!
DUMONT Quel gaspille, Pè’e? Ça peut-tchi me dire quel gaspille?
MOULIN Les Prairies peuvent accueillir des milliers de fermiers. Auparavant, seulement une petite poignée de chasseurs Métis et Sauvages pouvait survivre dans ces Prairies.
DUMONT Éhé. Pis ça l’était la belle vie, ça!
MOULIN (Moqueur) Éhé. Pis ça l’était la belle vie. Mais le bonheur sur terre ne garantira pas le Paradis.
DUMONT Toé pis ton Paradis! Les Méchifs, ça l’onvait trouvé leu Paradis, icitte à Batoche… pis à la P’tchite Ville! (Pause.) Quand Gabriel Dumont, ça l’onvait trois ans… ça l’onvait pas encore atteint la hauteur du fusil de son papa, ça onvait été avec sa famille dans la prairie au sud du Missouri Coteau. Ça l’était pour être ma première chasse aux buffalos. Gabriel Dumont, ça l’était encore trop p’tchi, alors ça devait rester derrière avec les femmes pis les charrettes. Mais Gabriel Dumont, ça l’était fier de guetter nos cinquante meilleurs chasseurs que ça l’était montés sue leus meilleurs jouals. Ça portait le linge des chasseurs Méchifs… quelques morceaux aux couleurs vives, ça l’était toute ce que ça portait de vot’e civilisation… la Compagnie d’la Baie d’Hudson.
(Pause.) Gabriel Dumont, ça guette les chasseurs alors que ça l’attend en ligne drête… ça l’attend le signal du capitaine. Les vieilles femmes, les femmes pis les mères des chasseurs, pis nous aut’es les awasis… ça va suiv’e les chasseurs dans les charrettes. Ça l’attend! Pis tout à coup, le capitaine, ça donne le signal!
(Pause.) Les chasseurs, ça quitte le campement… Lentement… pis plus vite… pis enfin ça l’allait au grand galop! Mais à cause de la poussière, nous aut’es dans le campement, ça peut encore les voir. Les femmes pis les awasis, ça grimpe dans les charrettes pour aller rejoindre les chasseurs… ça l’était dans l’milieu des buffalos. Les chasseurs, ça l’était dans l’milieu des buffalos, tirant pis tirant encore. (Utilisant sa cane, Dumont mime l’action du chasseur. Pause.)
Les vieilles femmes pis les awasis dans les charrettes, ça commence à les suiv’e. Ça les perd de vue, mais ça sait quand même où aller…
Ça peut voir la poussière pis ça l’entend les coups d’fusil… pis ça l’entend batt’e les sabots d’un million de buffalos sur la prairie. (Pause.) Les sabots d’un million de buffalos sur la prairie dzure. (Pause.) Ça l’était une communauté, Pè’e, les Méchifs, dans c’temps-là! Dans c’temps-là, les Méchifs ça vivait pour une chose… la chasse! Ça Pè’e, ça l’était la bonne vie, quand les Méchifs ça pouvait enfin partir pour la chasse.
(Durant une grande partie de son monologue, Dumont a été tourné vers le public. Il se tourne maintenant vers Moulin.) Ça l’était un peuple, les Méchifs, dans c’temps-là! Ça l’était une communauté. Chaque Méchif, ça l’onvait sa place dans la communauté. L’awasis de trois ans, la vieille veuve, le meilleur chasseur, la mère, toute ça l’est important. Le chasseur, ça tue les buffalos… ça donne la viande. La mère, ça débite le buffalo pour avoir la viande pis la peau. La vieille veuve, ça l’est là pour faire son pèlerinage annuel à la mémoire de son vieux que ça l’onvait été tué cinq ans avant quand son cheval ça l’onvait pillé dans un trou d’gopher pis que les buffalos ça l’onvait écrasé.
Pis l’p’tchi gars d’trois ans, l’awasis, ça l’est important aussi. Ça l’est important parce que c’est lui que ça doit consoler la vieille veuve. (Pause.) Dans c’temps-là, Pè’e, les Méchifs ça l’onvait pas d’église. Le tchuré, ça voyageait avec les Méchifs quand ça pouvait… Pis le tchuré, ça l’aurait jamais refusé d’enterrer un homme parce que ça l’onvait pas remis les pieds dans une église depuis longtemps.
La troisième édition de La trahison a été publié aux Éditions de la nouvelle plume en 2018.
ISBN : 9782924237335
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