Les Plaines
Serge Bennathan (Colombie-Britannique)
J’ai rêvé que je courais dans les plaines du Manitoba. Le corps poussé en avant, ivre de l’oubli d’où il venait.
Mes pieds, nus, foulaient le sol à s’en chercher des racines, mais rien, pas même le vent n’aurait pu m’arrêter. Les yeuxaccrochés à l’infini du ciel, des herbes aussi hautes que moi m’avalaient pour me recracher, plus loin, le long de rivières méandreuses.
Je les traversais, me rafraîchissant de leurs eaux claires, me nourrissant de poissons qui s’offraient à moi.Rassasié, je m’allongeais, muscles tremblants, sur ces rives humides. J’étais nu.
J’attendais.
Alors, la froideur de la nuit, cataplasme étoilé, s’étendait sur moi et je la laissais calmer mes fièvres.
Tous les matins mes os, mes tendons, mes organes, ma peau, se levaient, je n’y étais pour rien, et ma course repartait de plus belle dans son acharnement.
Je m’acharnais à me décharner.
Parfois, un coyote, à la robe rousse et grise, silhouette efflanquée au ras des herbes, m’accompagnait un instant. Nouspartagions la même folie, la même fuite en avant.
Vers l’horizon plat et lointain, mes foulées m’emmenaient dans des territoires où des bisons placides au teint sombre étaient les maîtres. Ils me saluaient de leurs yeux lourds, sans même arrêter leur broutage.
Mon corps avait trop peur de lui-même pour en être effrayé.
Enviant leur immobilité, ma carcasse poussait des cris dont l’écho me revenait haut dans le ciel, là où des aigles noirs à la tête et à la queue blanche tournoyaient. Je me demandais, à bout de souffle, où ils puisaient la force de leur calme.
Un soir, j’aperçus des saules embrassant une rivière. Sans me le demander, mon corps s’arrêta et je m’écroulai sous l’un d’eux. Son ombre caressante faisait du bien à mes muscles meurtris.
Le clapotis de l’eau me berçait et un sommeil lourd m’emportait. Dans mon rêve, d’autres rêves incohérents s’invitaient.
Des rêves dans lesquels ma chair, matière de feu, brûlait tout ce qui me touchait et, n’étant toujours pas assouvie, meconsumait de l’intérieur. J’étais en feu, mais mon apparence n’avait pas changé. Juste quelques endroits sur mon corpscommençaient à noircir. Je devenais cendre … Toujours dans mes songes en charpies, j’entendis le vent.
Il se faufilait entre les saules avec un froissement doux, régulier.
Un va-et-vient rythmé, répondant à l’eau qui murmurait à quelques mètres. Je suivais ce vent qui traversait les herbes sèches :
- chhhhhhhhhhhhh ...
Puis s’en allait froisser les arbres :
- frrrrrrrrr-jutt
Pour finalement se cogner à leur tronc :
- TOC.
Chhhhhhhhhhhhhh … frrrrrrrrr-jutt … TOC. Chhhhhhhhhhhhhh … frrrrrrrrr-jutt … TOC. Chhhhh …
Les yeux encore fermés, je me laissais prendre à ce jeu. Je tournais la joue pour coller mon oreille au sol.
J’écoutais cette symphonie de l’eau, de la terre et du vent et j’ouvrais les yeux, lentement, de peur de faire fuir ce miracle.
Je me retrouvais à nouveau sous le saule, le soleil était déjà haut.
Une multitude de couleurs dansaient devant mes yeux. De longs fils se libéraient, se croisaient, se collaient les uns aux autres, j’en étais étourdi. Et sur ces fils, apparurent des mains, des doigts, funambules, qui se mouvaient avec dextéritéet calme. Le vent, c’étaient elles mêlées à ces fils de laine qui dansaient jusqu’à mes oreilles.
Surpris, effrayé, je me repoussai brusquement contre l’arbre. Et je le vis.
Un homme, assis en tailleur, les mains serrant une dizaine de fils rouges, bleus, blancs, jaunes ancrés au tronc du saule.Son visage était marqué par l’attention qu’il portait à son ouvrage. Dans la brillance du soleil, je clignais des yeux, jevoyais des cheveux longs et gris, une chemise de lin entrouverte et une ceinture fléchée rouge le maintenant bien droit.
Ma peur s’estompa.
Il n’avait pas jeté un regard sur moi. Il fut étrange d’entendre sa voix : – Tu cours trop.
Que fallait-il répondre à une telle injonction ?
Je laissai filer le temps … Jusqu’au moment où je me dis que seule la simplicité pouvait ouvrir les portes de notre rencontre.
- Il le faut.
Il sourit, concentré sur son tressage.
- T’as peur de t’arrêter ?
- Peut-être. Mais j’ai surtout peur que ce soit mon corps qui s’arrête. Pas moi. Lui. Il suspendit ses gestes.
J’eus l’impression que ce qui nous enveloppait se figeait. Le vent, la rivière, les aigles, les libellules, les herbes, les feuilles, les nuages … Tout semblait en suspension.
Puis il reprit son tissage aux doigts en me parlant. Il avait l’air de tresser les mots qui sortaient de sa bouche.
En regardant mon corps nu et les traces de noir il dit :
- Ça brûle ?
- Je ne sais plus.
- L’eau, elle, ne brûle pas, murmura-t-il en désignant la rivière d’un mouvement du menton.
Je suivis son regard. L’eau clapotait, indifférente à ma douleur, comme si elle savait que le feu, un jour, s’éteindrait.
Il déposa ses fils sur le sol, et se pencha pour plonger la main dans le courant, la laissant dériver entre les herbes d’eau.
Regarde, dit-il. L’eau contourne les pierres, les herbes, et continue son voyage.
Je m’agenouillai près de lui. Mes bras allèrent se baigner. Le froid de la rivière apaisa la brûlure qui me rongeait depuis des jours.
- Les fils aussi se consument, à force de frotter les uns contre les autres. C’est ce qui les rend forts.
Il retira sa main de la rivière, l’essuya sur son pantalon et reprit sa trame. Entre ses doigts fins, il prit un fil rouge, le tira, et le fit passer sous un autre.
- Il faut savoir s’arrêter pour qu’ils tiennent.
Un silence.
Et puis, au loin, un cri perçant fendit l’air, puis un autre, et un autre … Un aigle.
Son appel résonnait comme un écho à nos paroles.
Les cris, réguliers, se firent de plus en plus aigus, pour se transmuter en bourdonnements d’un moniteur et le ciel bleu du Manitoba s’estompa pour devenir un plafond blanc.
Je me réveillai.
Une lumière crue de néons me crucifiait.
La gorge sèche, avalant avec difficulté, sans force, je laissais le temps au temps, attendant que l’épaisse brume de la nuit disparaisse.
Je finis par m’y accoutumer et je regardai la grande fenêtre, devant moi, par laquelle on apercevait la ville.
Le bip du moniteur auquel mon doigt était relié était le métronome de mon existence. Je respirais avec lenteur. La mémoire me revenait.
J’étais à l’hôpital.
À gauche de la grande fenêtre, de dos, je reconnaissais une amie qui attendait patiemment mon réveil.
Un ballet d’infirmières, de docteurs, d’étudiants, se mettait en place autour de moi. Le chirurgien était là, venu m’expliquer l’opération, les métastases, la chimio, qu’il fallait être courageux et
patient. Ou peut-être le contraire, patient et courageux. Je ne sais plus.
J’étais fatigué.
Ils disparurent aussi vite qu’ils étaient arrivés.
Je me retrouvais seul, avec l’ombre de mon amie.
De mon lit, par la fenêtre, je ne voyais que l’horizon. Là, au milieu de ce bleu qui me rappelait d’autres horizons, je vis, très loin, un point noir qui volait vers moi.
Il grandissait à chaque coup d’ailes. Je distinguais maintenant un aigle.
Je le reconnaissais, sa tête blanche, et quelques instants plus tard ses yeux perçants jaunes orangés qui me fixaient. Il arrivait, immense. Je commençais à être inquiet qu’il s’écrase contre la fenêtre, mais imperturbable, il continuait saroute.
Et puis ma peur me quitta.
Je désirais même qu’il pénètre avec fracas dans cette chambre stérilisée et m’emporte. Loin. Au moment où cela allait se passer, où avec toute sa force il allait faire voler en éclats la vitre, dans toute sa magnificence il bascula vers le haut et remonta vers le ciel. Bouche bée, j’admirais son corps, ses ailes qui dépassaient les limites de la fenêtre,dans ses plumes je sentais la force du vent qu’elles brassaient.
Et il disparut.
J’avais le souffle court.
Je n’osais demander à mon amie si elle l’avait vu.
Mes douleurs, malgré la morphine, revenaient me hanter. Et puis il y avait la sonde urinaire, installée par l’infirmière,qui n’était pas très agréable, mon doigt toujours relié au moniteur, et la perfusion intraveineuse, tout cela m’attachait à ce que j’étais désormais : un malade.
Ma vie, dorénavant, était tressée de fils incolores.
Mon amie ne disait rien, ne me posait aucune question. Et c’était bien ainsi.
Dans cet espace, je ne me demandais pas si l’aigle, ce matin-là, était vrai ou une hallucination due à la morphine. Chaque minute qui passait me ramenait des bribes de mon rêve. Et je réalisais que j’étais parti dans les plaines du Manitoba durant l’opération.
Oui, j’avais en moi, sans le savoir, des plaines plus larges que cette fenêtre.
Mon amie se retourna enfin, comme si elle avait senti mon souffle changer. Elle s’approcha et me prit la main.Quelque chose trouva sa place en moi, un fil qu’on aurait laissé filer jusqu’au bout, sans jamais le rompre.
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