Numéro 6

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YYC—mars 2010, minuit moins une


YYC—mars 2010, minuit moins une

Gisèle Villeneuve (Alberta)

Deuxième prix catégorie prose au Concours de création littéraire de l'Ouest et du Nord canadiens 2025

<Dans le noir absolu de sa chambre, le gars dit à la fille : En sortant du bar, tu m’as encore demandé why wilderness? Une question existentielle pour toi, on dirait bien, plaisante-t-il.

Peut-être, répond-elle. Mais cette fois-ci, why, wilderness! n’était pas une question, mais l’expression de l’inattendu. Avec virgule et point d’exclamation. Ce n’est pas la même chose.

Ça? C’est rien, lui dit-il. Là-bas en montagne, la perturbation atmosphérique désarticule le temps, you know? pulls time right out of its socket. La décharge électrique qui en résulte cause des vibrations jusque dans la plateforme continentale de l’Amérique du Nord, j’te mens pas. En pleine montagne, la tempête annule toute géométrie et quand tu es accroché à une paroi à cent mètres au-dessus du sol, ta géométrie à toi aussi se dissout et tu nais au début du monde et la tourmente s’abat à fond de train, waging the great battle of the primaeval elements, comme dit le poète, tu connais? Ça, c’était à l’époque hyperlointaine quand l’atmosphère flambait et qu’il pleuvait dru. La pluie traversait l’atmosphère en feu et remplissait les océans, c’est cool, hein? Mais le vent là-bas en montagne quand il s’abat sur toi, tu devrais voir! En sortant du bar, c’était rien.

Sidérée, la fille reste bouche bée dans le noir absolu de la chambre au sous-sol. Tu me crois pas?

Pas un traître mot. Mais faut dire… et elle tait ce qui échappe encore à son esprit. Elle se calfeutre à l’abri des assauts de début du monde et d’atmosphère en feu, pendant que le gars frémit de plaisir en frottant sa peau contre la sienne. Toute petite entre les longs bras velus de l’amant impromptu, elle imagine le vent extravagant qui, sûrement, abat de grands arbres là-bas entre les murailles des montagnes, alors qu’ici en ville, il casse branche après branche, rameaux mourants qui s’écrasent contre les fils électriques. Le matelas fait des vagues. 

Le gars se lève d’un bond pour monter à la cuisine, semblant avancer dans l’obscurité avec l’instinct sûr des bêtes nocturnes, it’s a total blackout, lance-t-il, choisissant au hasard une bouteille de rouge, red wine needs no refrigeration, déclare-t-il au-delà du plafond, et son rire cascade dans l’escalier au rythme de ses pieds nus et le bouchon fait son pop festif comme il s’affale sur le lit.

Tirebouchon à la main, il a oublié les coupes et ne pense qu’à répéter : So, why wilderness?

Plus tôt au bar, la fille lui avait posé cette intrigante question pour éviter quoi? La banalité des do-you-come-here-often et where-were-you-all-my-life, genre?

À cause de tes hiking boots, dit-elle. Une petite idée qui brille depuis le début de la soirée. J’ai atterri dans cette ville en fin d’après-midi. Avec l’intention de repartir dans quelques jours. Maintenant, je me dis que je ne suis pas venue jusqu’ici pour me retrouver là où j’étais. C’est-à-dire encore une ville. N’importe quelle ville. Et toi, toute la soirée, tu m’as parlé de ton là-bas dans tes Montagnes de Roche. Naturellement, j’ai voulu savoir pourquoi... Parce que. Parce que c’est…

Et ce soir dans cette chambre noire, elle entend la rumeur des voitures qui roulent au ralenti sur Bowness Road, d’une intersection à l’autre, la ville privée de ses feux de circulation. Dans le chaos urbain causé par un vent chargé de distance et de temps, elle cherche ses mots. Parce que… C’est c’est… comment lui dire ça?

Tu comprends, se donner du trouble? Yeah, the contrary of comfort.

Oui, tout à fait. Une pauvre traduction littérale, j’en conviens. Mais ça veut tout dire. L’opposé du confort. Comment, toi, es-tu entré dans ta wilderness?

Le gars remonte à la cuisine et elle a la très forte impression qu’il ne redescendra pas indemne de cette deuxième expédition dans la noirceur profonde. Nu-pieds et tout nu comme un ver, il va chercher des verres. Il se donne du trouble pour elle. Aveugle dans cette maison aveugle, déjà elle sent le sang de l’être blessé. Le gars se jette sur le lit et verse du vin dans les coupes intactes.

On pourrait allumer une chandelle. Ça serait sympathique romantique, ajoute-t-elle, moqueuse et en baissant le ton d’une octave. As-tu des bougies d’urgence? Un gars de la wilderness, sûrement…

I walked straight into it, dit-il, ignorant la dernière question de la fille. Tout seul?

Tout… oui, tout seul alone. Là-bas en pleine nuit, il y a toujours une lueur. Et même sans lune, il y a la lumière des étoiles. Un clair d’étoiles, tu vois? Sauf quand il neige, tu perds tes points de repère. Mais c’est seulement dans nos maisons qu’il peut faire noir comme cette nuit. Et dans les cavernes sous une montagne. Black so black, you can’t breathe. Black so black, tu peux la mâcher, la noirceur. Sans doute, c’est de là que vient l’expression broyer du noir. Il s’esclaffe et une goutte de vin gicle sur l’épaule de la fille. Si tu veux, je vais te montrer. Mais il faudra que tu...

Oui, j’aimerais, mais. C’est soudain. Comme un accident, ça te prend par surprise, ça te coupe le souffle. Ça change tout, cette urgence de découvrir ce qui est en train de disparaître. Non pas découvrir dans le sens des explorateurs à la recherche de territoires nouveaux à exploiter, ce besoin-là qui a été le commencement du gâchis, non non, pas ça, mais sentir dans ma peau dans mes muscles dans mes poumons toute la portée de l’expression être responsable de sa vie. À chaque pas. À chaque pas. Bête des villes et femme par surcroît, j’ai appris à avoir des yeux tout le tour de la tête, en ayant l’air de ne rien voir. Dans ce contexte, la peur est ailleurs.

Ta vigilance de fille de la ville te servira pas là-bas. Moi, c’est le contraire. Dans un mall, je perds le Nord.

Je ne sais pas. Cette nuit, ce vent qui m’a pratiquement violée à la sortie du bar, dit-elle en ricanant. Et toute la soirée en t’écoutant parler… Eh bien, je pense que la vraie nature de se donner du trouble est dans ton là-bas. Pas ici.

Qui dit wilderness, dit-il à la fille, dit désert, pays sauvage, vaste étendue de neige et de glace, région reculée, inculte ou inhabitée, lieu hostile, de terreur et de confusion.

C’est un mot urbain, tu comprends?

Urbain? Es-tu certain? C’est quand même un beau mot, non?

Mesurant littéralement au doigt mouillé, il verse un demi-verre de vin à la fille.

Beau, peut-être, dit-il, mais conçu par la mission civilisatrice pour éradiquer le pays sauvage. Wild Land pour les gens des villes, c’est cette wilderness effrayante qu’ils veulent domestiquer.

Elle sent les lèvres du gars effleurer les siennes, comme s’il soufflait dans sa bouche l’envers d’intentions malsaines pour qu’elle goûte Wild Land avec la même intensité que son capiteux vin d’Australie. Elle entend le vent se jeter de plein fouet contre le mur ouest de la maison, une furie qui érode pierres et arrogance, et elle respire leurs effluves qui se dégagent des draps humides, et tout ça lui arrive d’un coup en l’absence de son sens dominant. Atteinte de cécité temporaire, elle croit entrer dans une nouvelle perception du monde.

Elle commence à comprendre pourquoi ce gars qui maintient ferme la conscience du danger qui le garde bouillonnant de vie, lui avait-il expliqué au bar, pourquoi ce gars dans son Bowness bungalow en rénovation a ignoré sa question au sujet des bougies.

Sans le lui dire, il lui montrait la nécessité d’affûter tous ses sens, mais autrement. Elle commence à admettre que sa vigilance parfaitement rodée serait probablement inutile dans la Wild Land du gars.

Elle qui affirmait avoir tout vu tout vécu, impression à laquelle on s’accroche quand on a roulé sa bosse à travers le monde, quand on a gagné sa vie tantôt dans d’infectes tanneries turques, tantôt à nager nue en apnée dans l’aquarium d’un bar de Stuttgart, tantôt ceci, tantôt cela, parce qu’il fallait goûter à tout ce qui s’offrait, le beau comme le laid, l’invitant comme le repoussant. Elle qui affirmait avoir tout vu tout vécu, voilà que soudain, en un désir fulgurant fou vibrant, elle voulait oublier l’humanité en état de malvivre pour sauter à pieds joints dans cet ailleurs fondamentalement terrifiant, cette wilderness qui l’appelait avec la force d’un amour sirène incontournable vers lequel elle devait s’élancer au risque de s’écraser au bas des falaises.

À peine atterri dans cette ville qui pour elle n’était qu’une escale, elle avait décidé de s’y arrêter quelques jours pour percer ses petits secrets bien gardés et d’instinct, en automate vraiment, elle était entrée dans un bar. Par expérience, elle savait que là commençait l’aventure urbaine avec son célèbre one-night stand qu’elle connaissait comme le plat de sa main offerte. C’est ce gars qu’elle avait approché parce que… Il croquait une pomme.

Dans un bar techno cowboy, où les haut-parleurs dégorgeaient leurs décibels en débâcle, le gars mangeait tranquillement une pomme vert acide. Dans sa veste de ski noir et orange déchirée, il avait l’air d’un bourdon qui s’était fait charcuter par les pales d’une éolienne. Le bourdon avait posé les pattes sur le seul tabouret libre au comptoir, pattes chaussées de hiking boots well-worn qui, c’était clair, avaient beaucoup parcouru le pays de la distance.

Puis-je? lui avait-elle demandé.

Veuillez, avait-il répliqué en déplaçant ses pieds chaussés d’aventures. Elle commanda un Gibson et lui offrit un verre.

C’est quoi, un Gibson?

Un dry martini avec un oignon mariné.

Dry martini? Ça goûte comme du white gas, le dry martini. Et du white gas, tu bois ça régulièrement?

Elle s’attendait à ce que le gars commande une bière, ils étaient dans ce genre de bar et à cause de son apparence de bum qui avait quitté temporairement son gîte en carton avec en main le fruit d’une quête de trottoir. Il l’avait surprise en demandant au barman un merlot de l’Okanagan. Pourquoi surprise? Après tout, ne venait-il pas de dévorer une pomme?

Et un verre deux verres trois verres après, il lui souhaitait la plus chaleureuse bienvenue dans sa cité by the Bow, en renversant la fille sur son lit de gars vivant solitaire dans son bungalow en perpétuelle reconstruction. Au moment précis où ils atteignaient le point culminant de leurs ébats, la panne d’électricité les plongea dans cette totale obscurité, dès lors habitée d’un vent vagabond; relentless. Black so black, pense-t-elle, ravie, mais sans broyer du noir.

Meet the Chinook, lui dit-il.

Le Chinook qui, venait-elle de l’apprendre de son coureur des montagnes, soufflait tout droit de Wild Land.

Why wilderness indeed? La question qui avait tout déclenché. Mais dans la voix du gars, qui franchissait de peine et de misère le mur du son des haut-parleurs, elle avait détecté de l’appréhension.

Plus tard chez lui, elle avait conclu que ce n’était pas la wilderness qui le terrifiait.

Plutôt, il se méfiait de l’interprétation qu’elle s’en faisait. Cependant au bar, ils n’en étaient pas encore là. La soirée était jeune, et en s’asseyant sur le tabouret maintenant libre, elle avait mentionné les Montagnes de Roche qu’elle associait aux chaussures well-worn du gars.

Une fille qui déambulait sur la ligne horizontale des villes qu’elle collectionnait. Un gars qui grimpait en toutes saisons sur la ligne verticale des montagnes.

À peine arrivée, cette supercitadine annonçait quoi? Qu’elle avait eu le coup de foudre en apercevant la chaîne de montagnes depuis le hublot de l’avion? Coup d’œil coup de foudre, illusion de permanence dans un moment fugace. Il n’était pas impressionné.

T’as pas le genre. Avec tes beaux grands ongles manucurés et tes sexy souliers à talons hauts.

Streetwise, oui, il la jugeait streetwise. Mais, lui dit-il, si elle allait en montagne, sûre d’elle en se fiant à son empirisme urbain, c’était courir à la catastrophe.

Et le gars lui dit : Pas pour me vanter, mais j’ai une intelligence cinétique peu ordinaire. C’est une affaire de gènes. Tu vois, cette habileté naturelle m’a permis de savoir escalader des voies très difficiles comme un petit enfant apprend à négocier un escalier. C’est venu tout seul.

La fille commanda un autre Gibson et lui, un autre merlot. Le white gas à l’oignon de la fille. S’il craquait une allumette et qu’elle ouvrait la bouche, elle se métamorphoserait en lance-flammes. Elle rit d’un rire sincère, mais il sentit qu’elle avait ses préjugés, possiblement surtout, she got screwed once too often par des gars comme lui, dans des bars comme celui-ci. La wilderness à laquelle elle l’identifiait n’était rien d’autre qu’une variante du rituel de la drague dans les bars.

Le gars la reluquait. C’était évident qu’il s’attendait à ce que… Elle l’avertit qu’elle n’était que de passage. Il hocha la tête et but son vin. Tout de même, il l’amusait. Et dans ce jeu des relations lyrico-sexy, il fallait tenir compte des exceptions. Un dropout cinétique avec du vocabulaire, ça valait le détour.

Au troisième verre, tous deux rendus comateux par le traitement musical à pleins gaz du bar techno cowboy, il invita la fille chez lui.

Pourquoi pas? se dit-elle. Sinon, il faudrait chercher une chambre d’hôtel, d’autant plus que sa vaste expérience du one-night stand lui avait appris à bien jauger chaque situation. 
Il ne pensait pas vraiment à l’avenir, mais si la fille venait chez lui et que le désordre dans lequel il vivait ne la rebutait pas trop, il pouvait envisager un dénouement favorable.

Wilderness ou Wild Land, que pouvait-elle projeter, sinon abandonner son pays de connaissance, ongles et talons hauts cassés? Et puis, c’était trop bête. Tout avait commencé comme d’habitude sur le tabouret d’un bar. Et pourtant…

Dans la chambre noire aux draps défaits, une fille prise d’un essoufflement des villes vide une bouteille de vin avec un gars saisi d’un soudain désir de chaleur humaine.

À la sortie du bar, l’air saturé de sable et de poussière les avait enlevés dans son tourbillon granuleux. Stupéfaite par la turbulence, qui jusqu’alors n’avait été que badinage, la fille s’était exclamée, comme devant une découverte inespérée : Why, wilderness! Sa question clé avait basculé dans une extravagance qui, subitement, s’ouvrait devant elle. Comme le début du monde, peut-être…

Tout en caressant le bras merveilleusement velu du gars, elle dit : Ton chinook là…

Oui?

Est-ce qu’il souffle longtemps? Oh, des jours et des jours.

Et la panne d’électricité?

Qui peut le dire? Les dégâts seront considérables.

Mmm… J’imagine qu’une telle tempête continuera à faire grimper l’échelle de
 
Beaufort et aucun avion ne décollera de sitôt.

Mmm…, dit-il en l’enfermant dans ses bras.

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