Vivre d’amour (extrait)
Marie-Diane Clarke (Saskatchewan)
Mise en lecture de la pièce Vivre d'amour, de Marie-Diane Clarke, par Thuy Nguyen, Elom Nyonato, Roger Gauthier et Michel Clément
Crédit : courtoisie du Collectif d’études partenariales de la fransaskoisie
Ce début de ma pièce met en scène Louis qui se retrouve dans une clinique psychiatrique, souffrant de migraines. On lui donne des somnifères et des comprimés de toutes sortes qui ne font que l’inquiéter davantage.
Un retour en arrière permettra au lecteur de découvrir certains moments de la vie de Louis qui révèlent sa soif de vivre et d’amour.
Je voudrais remercier Guy Verrette d’avoir si bien interprété le rôle de Louis, et Shannon Lacroix pour avoir su exprimer les sentiments de Marie. Roger Gauthier, Tania Duclos, Thuy Nguyen, Michel Clément, Elom Nyonato et Aida Bock ont joué à merveille les autres personnages.
Scène 1 : Claustration
Lieu : La clinique
Personnage : Louis, seul avec sa plume
Je me répète jusqu’à ce que ma voix s’évapore dans l’air climatisé… et pourtant, mes mots, je les exhibe. Je les déplie et les replie comme une feuille d’origami… DÉSERT… AFFECTIF… HALLUCINATIONS… Ils deviennent un refrain dénué de sens, une farce dont je suis la marionnette.
Que voyez-vous sur ma page ivre de ces mots? Seulement des syllabes? Seulement le blanchissement de ma voix dans la nuit qui respire au-delà des barreaux de ma fenêtre?
Depuis hier soir, vos comprimés et vos doses spéculatives… surdose toxique… distorsions des vaisseaux… me clouent le cerveau et la peau! Mais en plus, je vois du noir… je me broie dans ce noir qui sort de mes narines et de mes paupières.
Vers midi, ce trou noir m’incendie les tempes, et assaille mon cœur sanglé à vif… mais je reste limpide comme le cristal parti en éclats… Et ce que je continue à voir, c’est vous et, au-delà de vos sourires et de vos diagnostics, je vois ce que vous dites pour m’arracher le droit de refuser vos traitements.
Mais sachez que vos trois heures de visite après le goûter ne suffisent pas pour que mes enfants puissent effacer ma détresse… et vos molécules ne pourront jamais remplacer leurs caresses.
Vous prétendez que vous m’écoutez… Mais vos yeux sont fermés comme des billes qui s’embourbent dans le ciment, qui durcissent mes veines, tandis que je plonge dans un océan d’encre noire, la bouche ouverte, prêt à vomir le mal de mes entrailles. Vos paroles inutiles, je les enterre dans le miasme de vos chambres désinfectées, je les crache sur vos miroirs sans buée…
Loin de vous et de vos mots, je me barricade dans le gouffre de mes cauchemars, pour rester le fils, le frère, l’oncle, le père et le papi aimants.
Et pourtant, je me sens déjà piégé entre ces murs blancs, le corps vidé, la poitrine noyée, soumis aux dernières volontés de ceux qui m’entourent.
Scène 2 : Ton regard de cire
Lieu : La chambre de Marie
Personnage : Marie, seule
Mes yeux te cherchent, lourds de buée. Loin de toi dans un coin de ma chambre, enfin, je te vois! Pourquoi ta pupille se remplit-elle de cire? Elle qui sait d’habitude me rendre si photogenèse, et cibler ma pose de mannequin à l’aise. J’ai le sentiment de sombrer dans le noir de tes yeux qui, pourtant, sur le meuble, illumine et envahit ma photo.
Ne me laisse pas seule délirer dans les méandres de tes secrets. Ne me laisse pas seule déambuler devant ton capteur désaxé. Dans la lumière tamisée, je vois tes yeux s’embourber. Je vois les marées noires des neurotransmetteurs, les utopies trompeuses des psycho-menteurs, les distorsions des aberrations chromatiques. Ils ont détraqué tes illusions d’optique. Ils ont lacéré tes cordes vocales et ta musique.
Et pourtant, sur tes cernes et tes joues anémiques, j’entends encore des ruisseaux de tendresse. Je les entends dans tes orbites en détresse. Je les entends dans tes yeux qu’ils ont incendiés avec ta vie cérébrale, tes plaisirs et même ton mal. Tu nous as dit : « La vie ne tient qu’à un fil. » Mais la clinique et les politiques de compassion budgétée n’ont fait que mettre des barreaux dans ta chambre, et permis ta ceinture en chanvre.
C’est pourquoi, près de ma lampe de chevet, je m’enlise dans les marécages de tes images, et je ressens encore les palpitations de ton silence… Ultime punition pour n’avoir pas saisi tes mots de sentence.
Et toi, aujourd’hui, piégé dans le cadre que tu m’as donné, tu retrouves ton sourire et ton désir de nous aimer, tandis que je te cherche dans la toile ardente de ton journal intime et dans les pélites rouges de Daluis.
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