Commission sur l’inclusion : un élan toujours à cultiver 20 ans après
Il y a vingt ans, la communauté fransaskoise s’interrogeait sur son avenir : comment s’ouvrir à de nouveaux membres sans perdre son identité ? Publié dans un contexte de tensions lors des Jeux fransaskois de 2005, le rapport de la Commission sur l’inclusion intitulé De la minorité à la citoyenneté formulait 24 recommandations pour repenser l’appartenance, l’accueil et la place du français en Saskatchewan. Deux décennies plus tard, qu’en reste-t-il ?
« Il y avait une petite crise au sein de la fransaskoisie, ça faisait depuis peu que l'on avait la gestion de notre Conseil scolaire provincial », se souvient Wilfrid Denis, professeur émérite à la retraite et président de la Commission sur l’inclusion de la communauté fransaskoise à l'époque.
Wilfrid Denis, professeur émérite à la retraite et président de la Commission sur l’inclusion de la communauté fransaskoise à l'époque
Crédit : Courtoisie
La question épineuse de l'inclusion éclate en 2005 lorsque l’Association jeunesse fransaskoise (AJF) décide d’ouvrir les Jeux fransaskois aux élèves des écoles d’immersion.
Cette décision suscite alors une vive réaction de la Division scolaire francophone, au point de retirer ses élèves et organiser ses propres jeux.
Si l'Assemblée communautaire fransaskoise (ACF) choisit de ne pas arbitrer les Jeux en réponse au boycott du conseil scolaire, elle créera à la place une Commission sur l'inclusion.
« Le débat existait déjà depuis plusieurs années. Il y avait toute la question des parents, des familles exogames, c'est-à-dire les enfants dont les parents ne parlent pas français, mais dont les grandsparents sont francophones », souligne Wilfrid Denis.
Cet épisode ouvre une brèche et amène une réflexion plus large : qu'est-ce qu'un Fransaskois ? Qui peut appartenir à la communauté fransaskoise ? Et jusqu'où peut-elle s'ouvrir sans perdre sa langue et son identité ?
« L'unité, pas l'uniformité »
« On a obtenu des audiences publiques, on a reçu des mémoires, des lettres, des commentaires », se rappelle Wilfdrid Denis.
À l'instar de la Commission Bouchard-Taylor créée en 2007 au Québec pour étudier les demandes d'accommodement reliées aux différences culturelles et religieuses, la Commission fransaskoise cherche à savoir comment s’ouvrir à une diversité croissante sans perdre les fondements de son identité.
Le rapport de la commission part d'un constat simple : la communauté fransaskoise ne peut plus compter seulement sur sa population historique pour assurer le renouvellement de sa démographie.
On reconnaît alors l'importance de s'ouvrir pour pallier le vieillissement et endiguer le taux élevé d’assimilation et d’exogamie. L’immigration et les personnes capables de parler français apparaissent comme des alliés du renouvellement.
Le rapport déduit qu’une nouvelle vision de la fransaskoisie est nécessaire, avec un objectif clair : « L'unité et non l'uniformité. »
La première des 24 recommandations est la suivante : « Un Fransaskois ou une Fransaskoise est une personne qui s'identifie à la francophonie en Saskatchewan, actuellement ou dans le passé, que ce soit par la naissance, par le mariage, ou par l'adoption de la communauté fransaskoise ou l'identification à celle-ci. »
Vingt ans plus tard, une inclusion en mouvement
En 2026, l’inclusion demeure un enjeu. Pour Ferdinand Bararuzunza, gestionnaire au Réseau en immigration francophone de la Saskatchewan (RIF-SK), le dialogue social s'est amélioré même s'il reste encore du chemin.
Ferdinand Bararuzunza, gestionnaire au Réseau en immigration francophone de la Saskatchewan (RIF-SK)
Crédit : Courtoisie
« Les gens n'ont plus peur de parler de ce qu'on qualifiait de tabous comme les questions d'égalité hommes-femmes, de racisme ou de promotion des immigrants francophones. Ce sont des questions qui continuent de revenir avec plus d'opportunités qu'auparavant », exprime-t-il.
Selon lui, l'accueil des nouveaux arrivants est aujourd'hui mieux structuré qu'en 2006 : « Nous avons le Service d’accueil et d’inclusion francophone (SAIF-SK), créé en 2019. On est dans un rythme d'avancement positif », assure-t-il.
Cependant, le vrai défi s'inscrirait aujourd'hui dans la rétention des jeunes de la province.
« On n'a pas vraiment d'université francophone avec des facultés de droit, de médecine, de science en français. Les lauréats des écoles secondaires francophones ou mixtes continuent d'aller se former dans d'autres provinces et ils y restent », pointe-t-il du doigt.
Si la Saskatchewan a progressé dans l'accueil, le défi serait désormais de transformer l'intégration en véritable enracinement.
Pour Loubna Dabet, directrice générale de la Coopérative fransaskoise des centres éducatifs de la petite enfance (CFCEPE), l’inclusion se joue d’abord dans le quotidien.
La diversité, souligne-t-elle, est déjà bien présente dans les centres éducatifs, tant parmi les familles que parmi les éducatrices.
Loubna Dabet, directrice générale de la Coopérative fransaskoise des centres éducatifs de la petite enfance (CFCEPE)
Crédit : Courtoisie
« Nos éducatrices viennent de différents horizons et apportent leurs expériences, leurs cultures, leurs langues et leurs façons de voir le monde », décrit-elle.
Une diversité qu’elle considère comme une richesse, à condition que chacun puisse réellement trouver sa place.
« Pour moi, l’inclusion commence aussi là : créer des milieux où chacun peut trouver sa place, être écouté et sentir que sa contribution a de la valeur. »
La petite enfance est un véritable laboratoire du vivre-ensemble. Traditions, histoires, chansons ou langues peuvent être partagées avec les enfants et leur permettre de découvrir très tôt la diversité.
« C’est une façon très concrète de faire vivre l’inclusion au quotidien, plutôt que de la considérer uniquement comme un principe », résume-t-elle.
De l’identité au « devenir »
Ancien directeur de l’Institut français qui avait participé à la démarche entourant la Commission sur l’inclusion, Dominique Sarny pousse la réflexion encore plus loin.
Pour l’anthropologue, le mot même d’« identité » doit être manié avec prudence : « L’identité, dans ces contextes de situation minoritaire, c’est un piège. L’identité, c’est mettre des frontières. »
L’ancien directeur du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique préfère ainsi parler de « devenir ».
S’ouvrir suppose selon lui d’accepter une part d’incertitude et de transformation : « Plutôt que de parler d’être, je préfère chercher dans le ‘peut être’, et donc dans le devenir. »
Pour Dominique Sarny, l’inclusion constitue une prise de risque nécessaire pour une communauté minoritaire longtemps habituée à ériger des barrières de protection face à l’assimilation.
Dominique Sarny, ancien directeur de l’Institut français
Crédit : Courtoisie
« S’ouvrir à l’autre, s’ouvrir à la différence, ce n’est pas évident pour une communauté comme celle-là », reconnaît-il.
Vingt ans plus tard, Dominique Sarny retient de la Commission son caractère audacieux et l’élan qu’elle a insufflé. Une invitation à sortir d’une posture de « minorité-victime » pour tendre vers une citoyenneté active et à part entière.
Une inclusion jamais acquise
Mais l’un des enjeux à l’origine même de la Commission demeure. Dominique Sarny relève qu’un récent article de L’Eau vive rapporte que des jeunes issus de l’immersion française en Saskatchewan ne se sentent toujours pas appartenir pleinement à la communauté fransaskoise ni à son devenir.
Vingt ans après, la question qui avait contribué à déclencher la réflexion reste donc bien présente.
« Et ce n’est pas un nouveau rapport qui la réglera », lance-t-il. Car l’inclusion est un processus qui exige « du temps et de la persévérance ».
À cet égard, le manque d’espaces de dialogue authentique entre les membres de la communauté ferait défaut. « Qui est-elle cette communauté derrière les organismes ? » interroge-t-il.
L’esprit de la Commission résidait précisément dans une démarche d’aller sur le terrain, d’écouter et de faire émerger les réponses de la communauté plutôt que de les imposer d’en haut.
L’ancien directeur de l’ACF de 2016 à 2018 propose ainsi « la mise sur pied de petits cercles de dialogues réguliers et sécurisants », fondés sur la confidentialité, le non-jugement et l’écoute. « J’aurais apprécié ces dialogues à l’époque », ponctue-t-il.
Vingt ans après, le paysage fransaskois a bel et bien changé. L’immigration francophone a pris davantage de place, des structures d’accueil ont émergé et la diversité se voit dans les écoles, les organismes communautaires et les milieux de travail.
Mais l’inclusion ne constitue pas un objectif que l’on atteint une fois pour toutes. Le véritable héritage de la Commission réside peut-être moins dans ses 24 recommandations que dans la question qu’elle a laissée en héritage à la communauté : comment continuer à s’ouvrir sans cesser de se construire ?