Les médias francophones ont encore un rôle à jouer dans leur communauté
Fin juillet, un journal francophone desservant une communauté de langue officielle en situation minoritaire a fermé ses portes dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick : L’infoweekend. Ce printemps, c’était Perspectives Vanier, en banlieue d’Ottawa. Si les moyens de s’informer sont aujourd’hui multiples, la disparition d’un média de proximité reste un enjeu.
L’auteur Albert Roy est un résident de la région d’Edmundston (N.-B.). Il a été témoin de la fermeture du journal Le Madawaska, dans la même région, en 2018. Il dit avoir constaté depuis une plus grande absence «d’un trait d’union entre ce qui se passe sur les médias sociaux» et sur ce qui se passe à l’extérieur de cet univers numérique.
«Au lieu d’être la petite histoire vraie, ce sont des ragots, une désinformation totale. Ça me fait penser à quand on faisait partir des rumeurs sur le parvis de l’église», compare-t-il.
Une partie de la «structure» d’une communauté
Un média local en santé fait plus que rapporter des nouvelles de la francophonie minoritaire. «Les journaux contribuent énormément à la cohésion sociale», note la présidente de Réseau.Presse*, Maryne Dumaine.
«Ce sont des outils, des vecteurs de rassemblement, d’échange. Nos journaux éclairent sur l’information, mais ils rassemblent aussi nos communautés. On apprend à se connaitre les uns et les autres […]», dit-elle. Ils participent à la «structure» de la communauté.
«Il ne peut alors y avoir de communauté que si l’ensemble des individus peut accéder à une information semblable. Le recours aux médias devient donc incontournable», ajoute le chercheur Simon Laflamme, sociologue à l’Université Laurentienne, qui a mené plusieurs recherches sur les médias de langue minoritaire.
Plus que de l’info
«Quand une communauté dans une région précise, dans une municipalité, a un enjeu sérieux qui peut miner son affirmation francophone ou son épanouissement francophone, les médias locaux sont là pour appuyer la communauté, puis couvrir, puis exposer les défis, les obstacles», rappelle la professeure de journalisme à la retraite, Marie-Linda Lord.
Alors qu’en Ontario Le Droit commente la crise de l’hôpital Montfort en Ontario, L’Aquilon traine en cour le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest pour qu’il applique équitablement sa Loi sur les langues officielles.
Pendant que Le Courrier de la Nouvelle-Écosse fait de la recherche sur l’insécurité linguistique de son lectorat, le journal La Liberté prépare les jeunes lecteurs et journalistes de demain.
En francophonie minoritaire, les médias ont donc un mandat plus large que d’informer.
«Dans une communauté linguistique minoritaire, avoir une radio ou un journal communautaire n’est pas un luxe. La langue et la culture se préservent aussi grâce à des outils comme ceux-là», pointe Simon Forgues, acteur et observateur de l’écosystème des radios communautaires de la francophonie canadienne depuis environ 35 ans.
Les médias font d’ailleurs partie des indicateurs de vitalité des communautés linguistiques minoritaires dans la documentation de Patrimoine canadien.
Éviter la disparition
Lorsqu’un média francophone ferme, c’est le droit d’une partie de la population canadienne de s’informer dans sa langue sur des enjeux locaux qui est atteint, rappelle Maryne Dumaine.
Simon Laflamme souligne que dans le monde moderne, «il n’y a pas de communauté qui n’a pas de médias». Celles qui n’en ont pas s’effondrent et sont «condamnées à disparaitre», puisqu’elles n’ont pas de façon de se représenter elles-mêmes.
Si un média ferme, «c’est la fin de la communauté», renchérit le directeur général d’Alliance Radios, Louis Béland.
Sans être aussi catégorique, le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), Fabien Hébert, croit tout de même que les communautés sont affaiblies par la disparition «de ce véhicule de partage d’information».
Pour cette raison, l’AFO, et d’autres associations francophones, incluent les médias dans les moteurs de développement communautaire et pour «assurer la durabilité de la communauté», dit-il.
Aide insuffisante
L’Assemblée cherche ce qu’elle appelle la «complétude institutionnelle». «On veut être capable de naitre en français puis de mourir en français puis d’avoir accès à tous les services en français entre les deux», incluant des médias, explique le président.
Le gouvernement fédéral a créé des programmes d’aide pour les médias au cours des dernières années – plus pour les médias écrits que les médias électroniques. Malgré cela, 81 % des médias communautaires de langues officielles en situation minoritaire affirment manquer de financement dans le Livre blanc : Vérités, défis, occasions à saisir et pistes d’avenir.
Simon Forgues note que même si le gouvernement canadien compte les médias de langue minoritaire dans ses indicateurs de vitalité, il y a un désengagement de sa part du côté du financement. Surtout par le manque d’achat de publicité, qui serait pourtant une façon de donner l’exemple «d’acheter Canadien».
Éviter la rupture avec les jeunes
Dans de nombreux sondages, les jeunes de moins de 25 ans disent en grande majorité s’informer davantage sur les réseaux sociaux. Malgré des données qui suivent cette tendance, le Baromètre jeunesse 2025 de la Fédération de la jeunesse franco-canadienne (FJCF) montre qu’environ la moitié des personnes répondantes2 se soucie de la survie des médias de langue minoritaire.
La vice-présidente, Madeleina Daigneault, indique que l’organisme est bien au courant des habitudes de ses membres, mais «on pousse pour éviter une rupture de contact entre les jeunes et les médias canadiens traditionnels».
«Une telle rupture aurait des conséquences sur l’appartenance linguistique des jeunes, mais aussi sur la vitalité de nos communautés et de nos médias locaux et nationaux.»
La Fédération le fait à travers des initiatives et des partenariats qui encouragent les projets spéciaux pour les jeunes au sein des radios et des journaux.
«On va aussi inviter les médias traditionnels qui doivent aller chercher ces jeunes en renforçant leur présence sur les réseaux sociaux, autres que ceux de Meta, et en développant des sites Web, des infolettres engageantes qui s’adressent spécifiquement aux jeunes. Je pense qu’on ne peut pas parler d’un rapprochement vers les jeunes sans parler de médias sociaux.»