Numéro 1 - Printemps 2017

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La mémoire du monde


La mémoire du monde

Michèle Smolkin (Colombie-Britannique)

Care Instinct - David Garneau

Care Instinct - David Garneau

Mistasinîy – le rocher d’un peuple a été publié aux Éditions de la nouvelle plume en 2026. ISBN : 9782925329329

À cette époque lointaine, le Pacifique venait de déborder et avait inondé toute la vallée. Je me trouvais sur un petit îlot qui s’était détaché du continent et qui flottait de ci de là, entre bateaux retournés, voitures cabossées et débris d’immeubles venant parfois s’échouer sur la plage où je me tenais.

Cette portion de terre s’était détachée alors que, la pluie s’étant un peu calmée, j’étais descendue en bordure de la forêt, sur la plage de galets, pour voir ce qui était arrivé à mon bateau. Je n’avais rencontré aucun autre être vivant en traversant la forêt. La rivière atmosphérique qui s’était abattue sur la région, s’était transformée en cascade, puis en fleuve et enfin en océan. La terre avait tremblé et achevé de détruire tout ce que les humains, dans leur folie, avaient bâti. Toute la région avait été submergée par le déluge qui s’était abattu et nul Noé n’avait construit d’Arche pour nous sauver. Je craignais de périr dans ce désert liquide, seule, ignorée de tous, sans eau douce ni nourriture, lorsque je l’aperçus. Il était petit et râblé et s’avança vers moi. Bizarrement, je n’eus absolument pas peur. Arrivé à quelques pas de moi, il se dressa sur ses pattes arrières, retomba sur ses quatre pattes et fit demi-tour. Il répéta ce manège plusieurs fois. Je ne suis généralement pas attirée par les animaux. Surtout les animaux sauvages. Je n’ai pas cette connexion immédiate, que certains semblent avoir. Je dois être devenue adulte trop vite. Mais quelque chose dans cet ours brun, me semblait familier et doux. Sans presque l’avoir voulu, je le suivis dans les bois.

En arrivant dans une clairière où j’entendis, avant de la voir, le murmure d’une source, l’ours recommença son manège. Il ne m’avait donc pas amenée là pour me sauver de la soif, mais je lui en étais reconnaissante tout de même. Je le suivis de nouveau et, au bout de la clairière, je découvris entre les herbes hautes, une enfant qui dormait. Une petite fille aux boucles brunes. Elle ouvrit les yeux et, sans sembler le moins du monde étonnée par ma présence, me dit :

— Dis, tu m’emmènes voir la mer ?

— Mais, où sont tes parents ? Qu’est-ce que tu fais ici?

Elle me répéta très lentement sa question, comme si je parlais une autre langue que la sienne :

— Dis, tu m’emmènes voir la mer ?

À toutes mes questions, sans jamais me répondre, elle répétait sur le même ton doux et patient :

— Dis, tu m’emmènes voir la mer ?

Je la pris par la main. L’ours brun, restant à une distance respectable derrière nous, nous suivit. Arrivée sur la plage, elle me dit :

—  Ce n’est pas exactement comme je l’imaginais.

— Tu n’as jamais vu la mer ? D’où viens-tu ?

— Je ne pensais pas qu’il y aurait tant de choses dessus. C’est quoi tout ça ? Et où sont les baleines?

Comment lui expliquer la folie des hommes ? Comment lui expliquer la rivière atmosphérique ? Sans parler de la faille sous nos pieds et des plaques tectoniques. Comment lui expliquer les rêves mégalomaniaques de quelques uns, les désirs de surpuissance des autres… et tout le reste ?

Elle se retourna et émit une sorte de sifflement guttural auquel l’ours répondit immédiatement. Il s’avança et elle l’enfourcha aussi naturellement que s’il avait été un gros chien.

— Comment t’appelles-tu ?

— Dis, où sont les baleines ?

— Les baleines, je ne sais pas trop. Pourquoi veux-tu le savoir ?

— Tu crois qu’elles chantent encore ?

Je regardai l’horizon. La ligne qui séparait autrefois le ciel de l’eau n’existait plus. Tout se fondait dans un gris brumeux où dérivaient les silhouettes sombres de grues, de toits, de pylônes électriques, vestiges d’un monde qui avait été englouti.

— J’espère, répondis-je.

La petite fille secoua la tête.

— Ce n’est pas pareil.

— Qu’est-ce qui n’est pas pareil ?

— Croire et espérer. Espérer, ça veut dire que tu ne sais pas.

L’ours poussa un grognement. Il semblait écouter quelque chose que je n’entendais pas. Puis, la fillette glissa de son dos et s’approcha du rivage. Les vagues venaient mourir à ses pieds sans jamais la toucher. Comme si l’eau se prosternait. Elle mit une main au-dessus de ses lèvres et poussa un long sifflement, entre cri et chant. Une seule note, mais si pure, si aiguë, qu’elle sembla traverser l’air sans le faire vibrer. Le silence qui suivit fut immense. Puis la mer répondit. D’abord par une pulsation profonde, presque imperceptible, suivie de plusieurs autres. Le sol tremblait sous nos pieds. La faille ondulait. Les plaques tectoniques s’agitaient. L’îlot oscilla doucement. Au loin, la surface de l’océan se souleva en de longues ondes concentriques. Quelque chose approchait.

Je reculai instinctivement. La fillette souriait. L’ours s’assit. Un premier souffle jaillit en un geyser cristallin. Puis un second. Suivis de dizaines d’autres. Ce n’était pas la faille, encore moins les plaques tectoniques, mais une armée de baleines. Je n'en avais jamais vu autant. Leurs ailerons fendaient l'eau avec lenteur. Certaines portaient des cicatrices. Des lambeaux de filets restaient accrochés à leurs nageoires. D'autres avaient le flanc couvert d'algues, après avoir à traversé les forêts sous-marines. Elles entourèrent notre îlot en silence. La plus grande s'immobilisa juste devant nous.

— Vous êtes revenues, murmura la petite fille.

— Revenues ?

Elle ne répondit pas. La baleine expira une nouvelle fois. Son souffle avait l'odeur de la pluie. Une pluie ancienne. Cette odeur remua quelque chose en moi. Depuis la catastrophe, je vivais dans la peur. Peur de mourir. Peur d'être seule. Peur de la fameuse fin du monde. C’était en train de refluer, sous le souffle du cétacé qui transportait une mémoire plus ancienne que l’humanité et exhalait un nouvel espoir. Je regardai la petite fille.

— Tu les connais ?

— Elles me connaissent.

La baleine émit un son grave et mélodieux, qui résonna dans ma poitrine en un écho lointain.

— Elles me connaissent, répéta la petite fille.

Les baleines demeuraient immobiles dans la crique. Elles respiraient en cadence, propulsant leurs chuchotements vers le ciel. L’océan, qu’encombraient quelques instants plus tôt les déchets d’un monde en faillite, était devenu presque lisse. Les carcasses de voitures, les poutres d'acier et les pans de murs dérivaient à l’horizon, laissant une sorte de sanctuaire limpide autour de l’île.

— Les baleines ne chantent pas seulement pour communiquer, dit-elle, c’est aussi pour transmettre la mémoire.

— La mémoire de quoi ?

— Du monde.

Après un silence, elle ajouta :

— Les montagnes naissent, puis meurent. Les glaciers avancent, puis disparaissent. Les forêts brûlent, se régénèrent, puis brûlent encore. Les baleines portent tout cela en elles.

Je regardai les géantes noires qui nous entouraient. Combien de siècles avaient-elles traversés ? Combien de cataclysmes ? Combien d'extinctions ?

La petite fille s'agenouilla sur les galets. Les géantes soufflèrent plus doucement encore.

— Elles ont besoin qu’on les écoute. Qu’on se souvienne. Je ne pus m’empêcher de demander encore :

— Qui es-tu ?

Elle réfléchit longtemps.

— Je ne sais plus comment vous dites.

— Vous ?

— Les humains.

Le mot semblait difficile à prononcer.

— Tu n'es pas humaine ?

— Si, dit-elle en fronçant les sourcils. Mais pas seulement.

Avant que je ne puisse poser une autre question, l'ours se leva, en alerte. Il fixait la forêt. Des craquements résonnaient sous les arbres. Des pas. Distincts. Était-ce enfin des survivants ? Trois silhouettes sortirent des fougères. Deux femmes. Un vieil homme. Avec des vêtements faits de peaux, de fibres tressées, de coquillages et de tissus récupérés. En nous apercevant, ils s’arrêtèrent. Le plus âgé posa aussitôt un genou à terre devant la fillette. Les deux femmes l’imitèrent.

— Enfin, dit-il d'une voix rauque. La petite fille soupira.

— Je vous avais pourtant demandé de ne plus faire ça. Le vieil homme sourit.

— Nous oublions toujours.

— Qui êtes-vous ? dis-je.

Il tourna vers moi un regard étonné.

— Nous sommes les Veilleurs.

Le mot ne m'apprit rien. Il sembla le comprendre.

— Nous gardons les sources. C’est là qu’est inscrite la mémoire. C’est dans l'eau que se trouve le code de la vie.

Je pensai immédiatement à la clairière. La source. L’ours. Comme s'il avait lu mes pensées, le vieil homme ajouta :

— Les Veilleurs ont des alliés.

— Il est... apprivoisé ? demandais-je en désignant l’ours. Ils eurent un rire discret.

— Personne n'apprivoise un ours. La petite fille me prit la main.

— Viens.

— Où ça ?

Elle montra la forêt. Je jetai un dernier regard à la mer. Les baleines étaient toujours là. Certaines semblaient dormir. D'autres chantaient. Cette fois, je les entendis clairement. Des images affluèrent à mon esprit. Des glaciers immenses. Des forêts recouvrant les montagnes. Des villes naissantes. Les premières fumées. Les premiers ports. Les usines. Les barrages. Le béton. Les marées noires. Les explosions. Les incendies. Les migrations. Les guerres. Les baleines avaient été les témoins silencieux de tout ce que notre espèce avait gâché.

Je me mis à pleurer. La petite fille me serra plus fort la main.

— Elles ne montrent jamais cela pour faire souffrir.

— Alors pourquoi ?

— Pour que que l’on se souvienne.

Les nuages commencèrent à s’ouvrirent. Une trouée de lumière dilata le ciel. Depuis combien de jours n'avais-je pas vu le soleil ? Un rayon tomba sur la mer et sur les baleines qui chantaient.

Nous traversâmes la forêt, et arrivâmes à une vallée que je ne connaissais pas. Une cinquantaine de maisons en bois entouraient plusieurs bassins alimentés par des sources. Des jardins poussaient partout. Des enfants couraient entre les arbres. Des poules picoraient près des sentiers. Je sentis l'odeur du pain. Quelques dizaines de personnes nous accueillirent. Aucune ne sembla surprise de voir arriver un ours. En revanche, tous me regardaient. Une vieille femme s’approcha. Elle posa une main ridée contre ma joue.

— Tu viens de l'ancien monde.

Ce n'était pas une question.

— Tu portes encore beaucoup de bruit.

Je compris aussitôt. Le bruit des conflits. Des informations. Des alarmes. Des moteurs. Des horaires. Des notifications. Des marchés financiers. Des affrontements. Même disparus, même en sourdine, ils continuaient de résonner en moi.

Ici, on n'entendait que le vent. Et l’eau. La mémoire qui palpitait. Le soir venu, tout le village se rassembla près d'un grand feu. Personne ne parlait. Le silence n'avait rien d’embarrassant. Il était juste là. Je levai les yeux. La Voie lactée dessinait une rivière blanche d'un horizon à l’autre. La petite fille s’assit près de moi.

— Elles aussi chantent, dit-elle en montrant les étoiles.

Je tendis l’oreille. Le vent bruissait entre les aiguilles des pins. Au loin, les baleines répondaient. Les sources murmuraient. Les insectes se joignaient au concert.

— Comment t'appelles-tu ? demandai-je encore. Elle sourit.

— Les humains m'ont donné beaucoup de noms. Je les ai tous oubliés. Elle regarda les étoiles.

— Et celui que les baleines me donnent ne peut être prononcé.

Elle se leva, se dirigea vers l'ours qui l'attendait à la lisière de la forêt, se retourna une dernière fois et s’écria :

— Essaye de ne pas oublier ! Puis, elle disparut dans la nuit.

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