Deuxième prix catégorie prose au Concours de création littéraire de l'Ouest et du Nord canadiens 2025
M. marchait depuis si longtemps que même son ombre avait cessé de le suivre. La guerre, lui avait-on dit, se jouait ailleurs. Là-bas. Plus loin. Toujours plus loin. Alors, il continuait de marcher pour obéir aux ordres. Les ordres sont les ordres, même si personne ne savait qui les donnait encore. Peut-être qu’au bout du bout, il tomberait sur un reliquat de vie normale, une buvette ou mieux, un vieux fauteuil avec une radio abandonnée encore tiède.
Ses compagnons d’infortune avaient renoncé à avancer les uns après les autres. Soit tombés sous les balles ennemies. Soit épuisés. L’implorant de les laisser à l’endroit de leur chute. Ils n’avaient plus la force de faire ne serait-ce qu’un pas vers un inconnu sans cesse plus absurde. Et lui n’avait pas l’énergie nécessaire pour les porter. Seul désormais, il marchait. Aucun de ses instruments ne fonctionnait plus et il avait perdu contact avec le haut commandement. Le jour, M. s’orientait d’après la course du soleil, la nuit, sur la position des étoiles.
Le peu de végétation qui existait encore s’était raréfié au fil des jours et à présent, à perte de vue, il n’y avait que des cailloux. Des milliers de pierres, comme si le ciel s’était raclé la gorge sur ce coin de planète. L’atmosphère brûlait comme une fournaise, le soleil aveuglait. La chaleur faisait onduler le sol, apparaitre des formes indistinctes et mouvantes au-dessus des roches. Et ce qui semblait être des flaques d’eau, il le savait, n’étaient que des mirages dus à la réfraction de la lumière. Tout était sec autour de lui. Pas un souffle d’air. Pas la moindre vie.
Pourtant au loin - il en était sûr, ce n’était pas une illusion - se découpait sur l’horizon l’arche d’un pont. Pas très grand, non, mais minéral, forcément. M. le distinguait de mieux en mieux au fur et à mesure qu’il avançait. C’était un vieux pont, de ceux qu’on oublie de dynamiter parce qu’ils ne mènent nulle part, à première vue. Ce qu’il enjambait jadis avait dû être une rivière vive et poissonneuse. Elle était sèche aujourd’hui comme tout le reste, et ce point de franchissement, qui figurait sans doute encore sur les cartes des stratèges et des géographes comme « majeur », n’avait plus rien à franchir. Ni eau, ni gloire, ni espoir. Ce pont inutile s’arc-boutait maintenant au-dessus d’un vide dont le fond était tapissé des mêmes galets qui recouvraient la plaine que M. venait de traverser. Rien ne distinguait plus le lit de cet ancien fleuve de ses rives.
Soudain, le vent s’était levé. Pas rafraichissant, non. Un vent asthmatique. Qui semblait chercher son souffle et lui envoyait des bouffées de chaleur au visage. Comme s’il avait besoin de ça. La douleur, la fatigue, la canicule, la sécheresse, la solitude n’étaient pas suffisantes ? M. avait lancé au ciel brumeux un regard noir. Si Dieu avait existé, il l’aurait maudit.
En s’approchant du pont, il s’était demandé s’il aurait la force de le traverser, s’il n’était pas miné, s’il ne valait pas mieux l’éviter et passer à côté. Mais l’attraction de cet ouvrage qui tranchait avec la monotonie générale avait été la plus forte. M. avait à peine mis les pieds sur le tablier qu’il l’avait aperçu, sorti de nulle part.
Un homme se tenait à l’autre bout du pont. Les jambes légèrement écartées pour bien asseoir son centre de gravité. Les mains crispées sur son arme. Les yeux fixes. La mâchoire serrée. Il portait l’uniforme de l’autre camp. Pas de doute. Couleurs différentes, coupe différente, emblèmes différents, casque différent. Mais même accablement dans le dos, comme s’il portait lui aussi un sac bourré de roches, même odeur de tristesse qui arrivait en effluves successifs, même regard désabusé, sans pourtant aucune trace de défaite.
Il n’avait pas tiré, c’était déjà ça. Dès qu’il l’avait vu, M. l’avait mis en joue. Ils avaient dû atteindre la structure au même moment et à présent se faisaient face, dans la même position, à chaque bout du pont, armes en main. Ils s’étaient regardés longtemps en silence. Très longtemps.
- Beau pont, avait finalement crié M. sans baisser son fusil.
- Il a l’air de tenir, avait répondu R. sur le même ton, le visant toujours.
- C’est devenu rare !
Ils s’étaient lentement avancés l’un vers l’autre, jusqu’au milieu du pont qui effectivement tenait. En tout cas pour l’instant.
- Tu vas quelque part ? avait demandé M.
- J’obéis aux ordres. Et toi ?
- Moi aussi.
- Les ordres ont de moins en moins de sens. Mes pieds commencent à désobéir.
Ils s’étaient souri. Un sourire maigre. Plein de méfiance. Chacun parlait sa langue et comprenait celle de l’autre, sans que personne ne s’étonne. Cela faisait des siècles que leurs deux peuples se côtoyaient. S’infiltraient. Se mélangeaient. S’influençaient.
- Si on était de bons soldats, avait dit M. doucement, on s’entretuerait.
- Oui, avait répondu R. en hochant la tête, mais ça me fatigue rien que d’y penser.
Nouveau sourire. Un peu plus franc cette fois. Ils n’avaient cependant pas baissé leurs armes. Un oiseau passa au-dessus d’eux. Ou peut-être un drone. Ou un sac en plastique. Difficile à dire. Ils n’avaient pas levé la tête. Ils se surveillaient. Le vent était toujours essoufflé.
- J’ai presque oublié pourquoi on se bat, avait ajouté R.
- Ça dépend de qui l’explique. Officiellement, pour défendre nos valeurs, nos frontières, nos traditions millénaires, ressorties d’un fond de tiroir.
- Et officieusement ?
- Pour que quelques vieux puissent prouver qu’ils sont les plus forts. Et aussi, parce que notre vieux suprême, s’est roulé par terre en tapant des pieds et des poings et en réclamant la tête de son voisin.
- Pareil chez nous… sauf que nos vieux s’appellent autrement.
- Ils espèrent retarder l’heure de leur mort en avançant la nôtre.
- Ça ne vaut plus très cher une vie aujourd’hui… sauf la leur.
- Ils feraient mieux de s’occuper de celle de la planète.
- Ouais, mais il n’y a pas d’argent pour ça.
- Pour les bombes, par contre…
Ils s’étaient légèrement appuyés contre le garde-corps en pierres taillées, chacun d’un côté du pont, se faisant toujours face, debout, sans se quitter des yeux, le doigt sur la gâchette.
- J’ai tiré sur un arbre hier, avait dit R. Je croyais que c’était un sniper.
- J’ai tué mon ombre, avait répondu M., elle bougeait trop vite.
Ils avaient ri. Un peu. Avec la même économie de joie qu’on manifeste quand on se retrouve devant un buffet à la fin d’un enterrement.
- Il y a encore des arbres là-bas ? avait demandé M.
- Très peu, c’est pour ça. Ça m’a surpris. Il était tout noir et rabougri.
Ils avaient continué à parler pendant un moment. Les armes avaient un peu piqué du nez. Mais ils ne les avaient pas posées et ils se fixaient toujours. L’oiseau, le drone ou le sac plastique était revenu, sans qu’ils n’osent détourner leur regard. Le vent, avec ses difficultés respiratoires, soufflait par à coup, rendant difficile à identifier ce qui passait au-dessus de leurs têtes.
- Chez nous, avait dit R, on a appelé ça l’opération « Sursaut national ».
- Pour nous, c’est la campagne « Élan patriotique ».
- Quelle coïncidence !
Ils avaient encore ri. Un peu plus librement. Puis, ils s’étaient assis, toujours adossés au garde-corps. Toujours les armes à la main. Toujours se surveillant. Avec peut-être légèrement moins de crispation dans les doigts. Moins de fermeté dans les bras. Moins d’impassibilité dans les yeux. La conversation les avait lentement amenés sur un terrain plus personnel.
M. avait raconté qu’il avait été un joueur de basket assez remarqué à l’université, et qu’il avait manqué de peu sa qualification dans l’équipe olympique. Il avait fini prof de gym dans une école secondaire à l’autre bout du pays. Il espérait retourner chez lui après la guerre avec une aura de vainqueur qui laverait son humiliation. R. avait confié qu’il ne pensait qu’à sa femme et à sa petite fille. Elle était née quelques semaines avant le début de la guerre et il ne les avait pas revues depuis près de deux ans. Elles lui manquaient terriblement. C’était pour elles deux qu’il tenait.
En parlant de sa fille, R. avait, sans s’en rendre compte, complètement baissé son arme. Elle était maintenant posée à côté de lui. M. avait pensé que s’il devait le tuer, ça aurait été le bon moment. Il serait mort en pensant à sa famille. Il s’était demandé si R. aurait eu la même pensée que lui, si la situation avait été inversée. M. n’avait cependant aucune intention de le tenter et gardait son arme bien pointée sur lui. R. avait vu le regard de M. se poser sur son arme, à côté de lui. Il attendait la balle. Elle n’était pas venue. Le drone était repassé. Cette fois, ils avaient levé la tête.
- On est vraiment surveillés.
- Tu crois qu’ils espèrent qu’on se tue, là, maintenant, sous leurs yeux?
- Ou peut-être qu’on saute du pont en criant « Liberté ! »
Ils avaient ri de nouveau. Le drone avait fait demi-tour. Il n’avait pas eu le temps de voir une identification quelconque. Et rien ne ressemblait plus à un drone, qu’un autre drone.
- Il va revenir, avait dit M.
- Celui-là ou un autre, avait ajouté R.
Ils s’étaient rapidement consultés, maintenant unis contre l’adversité. Aucun des deux ne voulait mourir. Aucun des deux ne pouvait plus tuer l’autre. Ils étaient descendus dans le lit de la rivière. Sous l’arche du pont, la température était presque supportable. Mais ils ne pourraient pas y rester très longtemps. Les drones sauraient les retrouver, là aussi.
C’est en entrant dans cette zone plus sombre que M. l’avait repérée. La toute petite tache verte. Sur un gros galet, gris comme les autres. Ils s’étaient tous les deux penchés pour l’observer de plus près. Un peu de mousse. Vert tendre. Duveteuse. Signe d’une vie palpitante encore quelque part. Un peu plus loin, une autre pierre portait aussi une tache végétale. Un peu plus grande. Un peu plus épaisse.
Tels des petits poucets, ils avaient suivi la mousse qui devenait de plus en plus dense sur les roches à mesure qu’ils avançaient sous l’arche. Un peu plus loin, la mousse s’accompagnait d’herbe. Une herbe fine, chétive, qui semblait s’excuser. Timide, elle poussait entre les pierres, dans les lézardes, là où la lumière filtrait à peine. R. et M. marchaient côte à côte, lentement, prudemment, comme des enfants dans une cathédrale interdite. Essayant de ne pas détruire ces traces de vie. Ils ne parlaient plus. Il n’y avait plus rien à dire. Ou trop. Leur silence était paisible et stupéfait. Ils s’étaient finalement assis. Dans la fraîcheur retrouvée.
Presque humide. Plus personne ne visait personne. Ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient là ni ce qu’ils feraient après. La seule chose qu’ils savaient, c’est qu’ils ne pourraient pas s’entretuer. Ils contemplaient le petit miracle végétal qui les entourait et qu’un rien pouvait anéantir. Ce n’était pas spectaculaire, non. Juste un peu de vivant. Du fragile. Du précaire. De l’éphémère. Un infime désir. Un minuscule espoir. Ce n’était pas grand-chose. Mais un « pas grand-chose » qui leur coupait le souffle.
Le drone était de retour. Ils l’entendaient tourner au-dessus du pont entre les rafales de vent. Il les cherchait sans doute. Ça ne prendrait pas longtemps.
- On est des traitres, a chuchoté M. sans aucune honte dans la voix.
- Non, des déserteurs de mensonge, a répondu R. sur le même ton.
- C’est plus acceptable dit comme ça, mais ça revient au même. Ça nous vaudra la cour martiale.
- S’ils nous attrapent.
Le drone était descendu au-dessus du lit de la rivière. Ils le voyaient aller et venir.
Il s’était immobilisé devant l’arche du pont. Une lumière rouge s’était allumée sous sa coque. Et un faisceau lumineux s’était dirigé vers eux. Un clic sec. Ils avaient été photographiés. Ils n’avaient pas bougé, mais avaient laissé échapper un soupir de soulagement. Ils s’étaient attendus à une salve de balles. Le drone avait clignoté et était reparti dans le ciel brumeux, avec le même vrombissement mêlé au râle du vent. Ils savaient ce que cela signifiait. Quelqu’un quelque part allait recevoir l’image. Deux soldats ennemis. Ensemble. Sans armes. En vie.
Ils avaient songé un moment à faire le mort, mettre en scène une fausse tuerie, mais ils savaient qu’avec les caméras thermiques, cette tentative de supercherie serait vite découverte. Ils savaient aussi qu’un drone de l’autre camp ne tarderait pas. Ils s’étaient résignés. Si la folie des hommes les condamnait, qu’il en soit ainsi. Ils ne se battraient plus.
Lors du passage du dernier drone, ils avaient remarqué sur son flanc, le drapeau du pays de M. et avaient établi un plan. Celui du saut latéral, comme ils l’avaient appelé. De ceux qui vous font sortir du collectif, de la meute. De ceux qui vous recentrent. Sur l’intime. Sur l’essentiel.
Le prochain drone viendrait sans doute du pays de R. M. le descendrait, avant qu’il ne soit trop près pour détecter la chaleur du corps de R. qui ferait le mort. Même s’il avait le temps de transmettre des images avant le tir de M., rien ne semblerait suspect. Ils attendraient la fin des hostilités, cachés, quelque part par-là, puis rejoindraient la famille de R. Il raconterait qu’il avait été grièvement blessé par le drone ennemi et que M. l’avait soigné et sauvé. Comme ce serait l’euphorie de la paix, il y aurait des cas plus importants à investiguer. Après quelques années M. pourrait sans doute rentrer chez lui.
Il suffisait pour cela de survivre assez longtemps, de croire en ce « pas grand-chose », cette étincelle, ce souffle, cette goutte.
En attendant, ils avaient cessé d’être des soldats. Juste deux hommes. Deux hommes aux semelles de vent, aux yeux décillés, qui avaient retrouvé leur cœur.
Une pluie très fine s’était mise à tomber. Pas une pluie de guerre, non. Ni missiles, ni feu, ni bombes, ni rage, ni morts. Juste de l’eau. C’était un signe. Ils étaient sortis de sous l’arche du pont et s’étaient mis à danser, à sauter de joie, à crier. Puis, ils s’étaient immobilisés, le corps tendu vers le ciel, les bras ouverts, la bouche ouverte, la tête penchée en arrière. Ils absorbaient cette eau, cette vie, cet espoir, par tous leurs pores, par tous leurs atomes, par tous leurs êtres.