Numéro 1 - Printemps 2017

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Cruches, gourdes, courges et andouillettes


Cruches, gourdes, courges et andouillettes

Marie-Diane Clarke (Saskatchewan)

Boreal 5, 2018 — Laura St.Pierre

Boreal 5, 2018 — Laura St.Pierre

Jet d'encre permanent sur Hahnemuhle photo rag, 59.5 x 80"

Un samedi matin, oncle Antoine et tante Jeanine sont arrivés chez Hélène, le sourire aux lèvres et des fleurs à la main. Chaque fois que la jeune fille pensait à eux, le souvenir de Laurel et Hardy lui revenait, le duo burlesque anglo-américain de l’époque de son grand-père. Venu de Sercq, une petite île anglo-normande, celui-ci s’était plu deux ou trois fois à reproduire pour elle la voix de Stan dans Dr Pickle and Mr Pryde.

Tonton Antoine arrivait toujours le premier, encombré de valises et de sacs remplis de nourriture et de bouteilles de vin et de sirop d’érable, ce qu’il appelait « les bienfaits nutritifs pour le corps et l’esprit ». Sa forte corpulence cachait son épouse maigrichonne qu’il avait cueillie, selon ses dires, dans un champ de camerises sur la côte Ouest. Quand il racontait leur première rencontre non loin de l’Atlantique, il répétait qu’il ne pouvait détourner son regard de « cette jolie pâquerette prête à disparaître parmi les coquelicots et les baies ». Il faisait alors entendre un rire contagieux, et l’écho lumineux de son épouse s’y mêlait. Cette dernière se disait fière d’être la « muse » d’un mari généreux, bien qu’exigeant à la maison.

Ce matin-là, tout en vantant son nez de fin pâtissier, l’oncle Antoine fit résonner sa voix de basse pour raconter ses exploits de grand voyageur. Tandis qu’Hélène s’approcha des sacs qu’il commençait à vider, il s’exclama :

- Claude, j’ai quelques cigares pour toi, pour finir les bons repas de ta femme! Des cigares EXCEPTIONNELS! Faut que j’te raconte notre voyage sur l’île Tenerife.

- C’est où cette île?

- Viens voir Hélène! (Il planta son doigt sur un point du globe juché sur la cheminée…) Là, regarde! C’est la plus grande île de l’archipel espagnol des Canaries. Ta tante et moi, on a appris que des ouvriers canariens qui ont travaillé dans les plantations de tabac de Cuba, ont rapporté quelques graines de là-bas et les ont plantées après leur retour chez eux… Voilà comment ces îles ont commencé à produire des cigares! Vous savez comment on les appelle en espagnol, ces fabriques de cigares?

- Fabricantes de tabaco, s’écria Hélène qui apprenait l’espagnol à l’école.

- Hé, elle doit en manger du poisson, la petite! Plus spécifiquement, Les chinchales aux Canaries!

- T’as vu des chinchillas aux Canaries? demanda le petit frère d’Hélène.

- Hein? Ces animaux-là, ça vit en Amérique du Sud!

- Tonton Antoine, c’est pas sur cette île qu’il y a un volcan? renchérit Hélène.

- Hé, tu en sais des choses, Hélène! (se tournant vers Claude) C’est pas une courge ta fille! Oui, c’est ça, Hélène, y a le pic du Teide à Tenerife. C’est pourquoi les plages ont du sable noir ou blanc.

Le « C’est pas une courge! » lancé par son oncle sur un ton de sincérité bienveillante fit remonter chez Marie le souvenir d’une conversation entre sa mère et sa tante. Il était question de ces expressions qu’Antoine laissait échapper à l’occasion, comme son grand-père en avait l’habitude: « Quelle bécasse! », « T’es ben cruche! », « Quelle courge! », « Quelle gourde! », « T’es bête comme un chou ». Le mot « chou » avait une sonorité plus douce que les autres, mais Hélène remarquait que sa mère perdait parfois son sourire en l’entendant.

C’est alors qu’Hélène ne put résister à la tentation de s’écrier :

- Hé tonton? Est-ce que tes apprentis, tu les appelles des « courges » aussi?

- Quoi? … Ah… Ben…

- Mais… les courges et les courgettes, t’en manges souvent­?

- Ta tante sait certainement les planter dans son jardin… Elle en met partout dans ses plats!

- Eh bien, tu sais, tata m’a expliqué qu’y a toutes sortes de courges, musquées, poivrées, spaghettis, citrouilles et même artichauts d’Espagne! Tu savais ça?

- Certainement… Je vois que ta fille devient une experte des courges, Claude!

- Et même que les courges artichauts d’Espagne, on les appelle « bonnets d’électeur ». Y a aussi des courges appelées « turban d’Aladin ». Et j’ai même entendu la prof de cuisine dire que les courges, c’est riche en vitamines A, C, potassium et bêta-carotène.

- Tout le monde sait ça! C’est pourquoi je les mange VOLONTIERS!

- Et puis, mon prof de musique a dit que les courges vides qu’on appelle « gourdes », on les utilise comme bouteilles d’eau et de vin, et même comme instruments de musique dans des pays africains.

- Puisque j’étais fort en latin, je peux dire avec modestie que le mot « gourde » renvoie à un récipient façonné dans une courge séchée. Ceci dit, je ne pars jamais à la chasse sans ma gourde fétiche. 

- Ben moi, je dirais qu’il faut respecter les gourdes et les courges, qu’elles soient vides ou pleines. Les légumes, ça a des droits, et les humains aussi, insista Hélène en écarquillant ses grands yeux pour mieux lorgner le visage de son oncle. Mais toi, tu aimes mieux les patates, n’est-ce pas?

- Ah… c’est certain ! Tu l’as remarqué… Toutes les patates préparées par ma chère Jeanine, patates frites, patates douces, patates farcies, patates grecques… les patates, ça me connaît ! 

- Tu aimes les patates, comme moi j’aime les courges. Donc, si tu m’appelles « courges » ou « gourdes », je suppose que je peux t’appeler « patate », n’est-ce pas?

Hélène sentit ses joues s’embraser sous le regard surpris de son père. Mais avant qu’elle n’ait pu mesurer l’effet de sa tirade, un tonnerre de rires secoua la maison. 

- Ta fille, c’est pas un cornichon. J’ose plus dire courges ou gourdes maintenant, conclut l’oncle Antoine. Mais si tu me permets, Marie, je dirai dorénavant « andouillettes » plutôt que « courgettes ». Ça te va? Et ce café, les andouillettes?

 Hélène poussa un soupir tout en se dirigeant vers le buffet pour y prendre des tasses à café. Elle songea qu’elle devait s’informer au plus vite sur les bienfaits des andouillettes afin de préparer sa prochaine contre-attaque. Alors que sa mère se mit à moudre du café, elle se hâta vers sa chambre pour y feuilleter un livre de nutrition. Elle tomba sur les explications suivantes : 

- An-dou-illette, charcuterie… saucisse… remplie d’éléments du tube digestif du veau ou/et du porc… moins de 300 calories pour 100 grammes d’andouillette crue…, riche en protéines et à faible teneur en lipides… plus fine que l’andouille… Ah! On est plus fines que les andouilles! C’est déjà ça de gagné…

Quelque peu soulagée, elle alla chercher le classeur de recettes de sa mère sur l’un des comptoirs de la cuisine, revint à son bureau, et trouva à l’une des pages cornées la recette que sa mère préférait :

- Andouillettes aux pommes… Sautez les quartiers de pomme dans du beurre, grillez des rondelles d’andouillettes dans de l’huile, et ajoutez à la fin une cuillère de vinaigre de cidre. Mmmmm… mélange sucré salé… Et saveur québécoise, caramélisez les pommes dans du sirop d’érable. Ah oui, avec le sirop que tonton Antoine vient de nous offrir. Ça a l’air vraiment délicieux! Tout ça, c’est bon à manger. Mais les courges, ça a l’air plus intéressant à étudier que les andouillettes… Je vois pas comment on peut fabriquer quoi que ce soit avec des andouillettes…

Déterminée à obtenir de quoi argumenter, elle décida de s’informer sur l’histoire des andouillettes. Elle se précipita vers l’étagère des encyclopédies de son père, faisant basculer au passage une pile de livres. Après avoir reconstitué la petite tour livresque, elle s’empara d’une encyclopédie et en tourna les pages. Elle tomba enfin sur le mot « andouilles » :

- Ha! Intestins de porc… populaires aux États-Unis… appelés chitlins… peuvent avoir une odeur puissante et désagréable … Les esclaves afro-américains recevaient des morceaux de viande animale que leurs maîtres ne voulaient pas manger et avec ces morceaux fabriquaient des andouilles…

Quoi! Faudra que je rapporte ça à papi et à Madame Suarez!  Ce mot est souvent utilisé sans grande méchanceté pour… apostropher une personne… qui a commis une imbécillité… avec un petit côté familier plutôt affectueux. Mais comment est-ce qu’on peut être affectueux quand on traite les gens d’esclaves ou d’imbéciles?... une personne maladroite, nigaude, en principe de haute taille… Ah c’est parce qu’il faut être grand pour attraper des andouilles pendues à une poutre. Maman et tata sont trop petites. C’est sans doute pourquoi tonton Antoine les appelle andouillETTES.

Hélène continua sa lecture :

- Tiens, y a même une grande foire des andouilles au Val-d’Ajol, dans les Vosges. Ça se passe en février et y a même un concours de la meilleure tourte aux andouilles. Je savais pas ça, et puis l’histoire des andouilles, elle remonte au moyen-âge... Un grand écrivain appelé Rabelais a créé des personnages qui sont des andouilles. Tiens? Qu’est-ce qu’ils faisaient ces andouilles dans l’histoire de Rabelais? Ils étaient en guerre avec le géant Pantagruel, un personnage de Rabelais. Lui et ses guerriers ont débarqué sur l’île Farouche où vivait le peuple des Andouillles. Ce peuple était gouverné par la reine Nipleseth. Pantagruel et ses hommes ont dû se battre contre les Andouilles et leurs alliés, qui étaient des saucisses godiveaux et des saucissons. La bataille s’est terminée sous une pluie de moutarde. Mais avant la fin de la guerre, un cochon volant est apparu. C’était un miracle qui mit fin à la guerre. Pantagruel a négocié la paix avec la reine des Andouilles. Ahaha! C’est rigolo, cette histoire… Et cette reine des Andouilles, elle est géniale!

Hélène entendit sa mère l’appeler. Le café était prêt. Elle se retrouva devant sa tante qui lui tendit la petite carafe à lait tandis que son oncle Antoine laissait échapper de la salle à manger:

- Et alors, l’andouillette, tu m’apportes le café et un peu de lait?

Hélène s’empara de la cafetière, plaça lait et café devant son oncle et lui lança : « Voilà tonton pour ton lait et ton café! Et puis, j’te laisse te servir parce que moi, j’suis pas ton andouillette, mais la reine des Andouilles! »

L’oncle Antoine prit une mine déconcertée et, après une longue minute de réflexion, se tourna vers son frère et déclara : 

- Je constate que ta fille a l’humour dans le sang. Une chose est certaine : personne ne la prendra pour une quiche.

Tandis que l’oncle Antoine croquait un scone à pleines dents, Hélène rejoignit sa mère et sa tante qui lui lancèrent des clins d’œil et lui offrirent une généreuse part de flan de courge sucrée.

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