Une valse contre la montre
Estelle Bonetto (Saskatchewan)
Boreal 4, 2018 — Laura St.Pierre
Jet d'encre permanent sur Hahnemuhle photo rag, 59.5 x 78"
De saveurs en dur labeur, les cuisinières s’affairent et s’affolent, aux petites heures.
Les repas ne prennent pas de repos.
Sans cesse boulanger, façonner, fermenter, mariner, assaisonner, mijoter, éplucher, râper.
Et recommencer.
Un défilé digne des Grands Ballets Canadiens.
Les cuisines sont orchestrées pour enchaîner les victuailles valeureuses. Maigre victoire sur la démesure des appétits corpulents.
Au premier temps de la valse.
Les perles de sueur en cascade pour seules témoins d’un travail herculéen.
Une valse à trois temps.
Mais il est compté, le temps. Il n’attend pas. La panse, vide, réclame d’être repue. Ici et maintenant. Contre argent. Rapidité non négociable au pays de la promptitude.
Une bouffe rapiécée, expédiée, avalée et résignée à n’être qu’un passage obligé.
Les bouchées se suivent et se ressemblent, en apparence.
Le processus, huilé depuis les premières dents, se nourrit de la survivance des instincts de survie.
Les mâchoires, endurcies, se prêtent au jeu de la mastication, sachant que leur seule utilité est de broyer, et de temps en temps, déguster.
Une valse à quatre temps.
Attente, commande, versement, ingestion. Au cinquième temps, la digestion, appelle la somnolence, signe de l’indigestion en dormance.
Les êtres sont en quête de réplétion. La promesse d’un festin festif ou l’assouvissement d’un besoin.
L’expectation est source de désir, comme celui d’une chair charnelle qu’on déshabille.
Un morceau à la fois. Une bouchée trop loin.
Une chorégraphie réglée comme du papier à musique.
Une valse à vingt ans.
Les lignes s’épaississent à l’heure du mitan. Les pieds piétinent d’une impatience sans impasse.
Dans les files, les décisions n’ont pas d’option. L’action l’emporte sur la raison et vice versa.
Au plus sacrant, valider la convoitise, en faire le Saint-Graal de la quête quotidienne. Se persuader de la validité de ses sensations. Au prix de la désillusion. Pire, de la déception.
Mais qu’importe, le bedon n’a pas de raison, sinon celui de se satisfaire.
Au deuxième temps de la valse.
Partout sur la planète. Il est toujours midi quelque part.
Une valse à cent temps.
Le sourire en sourdine pour les estomacs à remplir.
La clientèle s’agglutine dans le couloir exigu de la file d’attente. Les salives s’amusent autour du sacrifice des sueurs salines.
Battre la mesure des répétitions. Anticiper, saliver, manger, mastiquer, digérer, assimiler, excréter. Récidiver.
Une valse à mille temps.
Le réconfort s’agite. Il hésite entre instantanéité, satiété et santé. Il est divisé. Comment déchiffrer les signaux cérébraux, communiquent-ils avec les impératifs intestinaux?
Les choix, en trop plein, s’entrechoquent et finissent par sélectionner la facilité.
Les papilles s’aiguisent en pensant aux délices, une terre promise aux supplices.
Une valse à combien de temps?
Les cuisines, épuisées, rendent l’âme au nettoyage.
Couverts, ustensiles, plats, petits et grands, comptoirs, fours et fourneaux, toute surface, de chair ou de marbre, doit maintenant être astiquée, récurée, frottée, polie, décrassée, stérilisée, pour en révéler leur nature émasculée.
Retrouvant leur virginité d’antan, l’espace d’une brève, la gastronomie, haute, de terroir ou de rue, prendra un repos des repas.
L’art ancestral de la table est immuable. Il délecte la passion plus que la raison.
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