Numéro 1 - Printemps 2017

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Les cyborgs

Les cyborgs

Claudine Audette-Rozon - Récit

Introduction

Claudine Audette-Rozon est née à Assiniboia, dans le sud de la Saskatchewan. Benjamine d’une famille de 13 enfants, elle reçoit une éducation religieuse où les filles n’ont pas une place prépondérante. Adulte, elle peint et enseigne le piano pendant trente ans. La maladie de Parkinson se déclare chez elle très tôt. La méditation, la musique et la peinture lui permettent de contrôler ses tremblements. Vers 2013, les remèdes qu’elle prend depuis 30 ans pour sa maladie commencent à lui provoquer des hallucinations. Un peuple de curieux étrangers vient alors partager sa demeure, jour et nuit. Ils sont désarmants de candeur enfantine, fantasques, et très envahissants ! Pour limiter leurs allées et venues incessantes, elle se met à leur écrire, puis à les peindre. Elle nous en offre ce portrait surprenant.

Le texte a été découpé en trois parties : la rencontre, l’installation et « Il faut qu’on se parle ! ».

En publiant ses œuvres, l’artiste veut ouvrir le sujet des hallucinations médicamenteuses (à distinguer des maladies mentales) qui affectent un grand nombre de personnes âgées. 

Première partie : La rencontre

La vie est un étrange et mystérieux voyage.

Un produit qui agit sur votre esprit modifie votre réalité. L’intensité des perturbations varie avec les doses ingérées. Elle peut aussi dépendre de l’interaction avec d’autres médicaments. Les possibilités sont multiples. De nos jours, dans les maisons de retraite, un nombre de plus en plus important de personnes âgées sont affectées à divers degrés par ces phénomènes.

J’ai remarqué pour la première fois « ces gens » au courant de l’automne 2013. Auparavant, il m’était arrivé de voir l’un ou l’autre individu, à pied ou à cheval, traversant le jardin ou remontant l’allée qui mène au garage.

Plus tard, j’en ai rencontré certains. C’était des gens fort bienveillants et très discrets qui écoutaient attentivement tout ce que les humains disaient ou réclamaient. Nous, par contre, ne pouvions pas communiquer avec eux. C’est ainsi qu’à chaque fois qu’ils prenaient conscience que quelqu’un les observait, ils se volatilisaient.

Quelque temps après, j’ai découvert « le groupe » en entier. À chaque fois, j’entendais un bruit de moteur. Quelques chevaux harnachés qui faisaient tinter des clochettes précédaient une demi-douzaine d’adultes et une douzaine d’enfants.

« Nos voisins ont deux gros chiens qu’on entend rarement. Ils se mettent pourtant à aboyer lorsque "le groupe" arrive. Dois-je en conclure qu’ils détectent leur présence ? »

J’écris les choses comme elles viennent, comme je les vois. J’essaye de ne pas porter de jugement sur le comportement de ces gens ou sur leurs décisions. Mon récit comporte une description de leur vie de famille et de la façon dont ils se comportent avec leurs enfants.

Ces gens ont des habitudes, une routine bien établie. Ils arrivent le soir, attendent que tout le monde (moi-même, mon mari, mes amis) soit allé se coucher. Ils savent ce qu’ils ont à faire. Ils effectuent toutes sortes de travaux, réparations et autres. Chacun a son rôle familial (mais font-ils vraiment partie de la même famille ?). Ils font très peu de bruit. De temps à autre, ils entrent dans la maison pour se reposer. Ils repartent vers 3 heures du matin, ne laissant sur place que deux enfants.

Tout ça était, et est encore, très perturbant.

« Qu’est-ce que cela signifie ? Je sais que ces visiteurs ne sont pas réels. Et pourtant, je me surprends à murmurer pour ne pas les déranger. Tout cela est absurde et n’a aucun sens. »

« J’ai 74 ans.
J’ai été professeure de piano pendant plus de trente ans.
Pendant toutes ces années je n’ai cessé de peindre et continue à le faire aujourd’hui.
Récemment, j’ai ressenti un besoin urgent de changer de palette de couleurs et de médiums. Est-ce un projet majeur qui s’annonce ?
Ou est-ce le dernier épisode de ma vie ?
Quoi qu’il en soit, il est temps de s’y mettre. »

Qu’est-ce qu’un Cyborg ? Un être humain, une chose, une machine ? 

Sur le plan physique, ils semblent avoir un historique lourd. Incendie, tempête, radiations ? Qui sait ce qu’ils ont subi ?

Ils ont la tête démesurée des enfants hydrocéphales. Leurs visages ressemblent à des caricatures, les traits trop marqués, grossiers, esthétiquement disgracieux.

Tous souffrent d’une quelconque malformation et ont des parties manquantes. Celles-ci sont camouflées à l’aide d’éléments vestimentaires ou, s’il s’agit du visage, de masques. Il me semble qu’ils ont tous un certain nombre de prothèses. Ils ont de petites mains, de petits pieds et de grands yeux. La plupart ont un chapeau sur la tête. Leur corps n’est pas toujours complet, selon qu’ils soient en mode « petit » ou « grand ». Car ils peuvent changer de taille, disparaître en un clin d’œil et se réassembler ailleurs.

Malgré leur apparence inhabituelle, ces gens ont une aura empreinte de calme et de paix. Ils ont aussi de magnifiques sourires. Leur expression faciale est sérieuse et conviviale à la fois. Ils portent des habits traditionnels, carnavalesques avec une touche de religieux dans les grandes occasions. Ils vivent à un autre niveau dans un monde différent. L’autre jour, leur véhicule spatial était garé dans l’allée.

« Tout ça n’est qu’un paquet d’inepties. Je dois me le répéter et re-répéter : j’assiste à un film et ce film n’a rien de réel. Rien ! »

Après quelques mois, j’ai été témoin d’une scène importante : on m’a montré comment était construit un de ces Cyborgs, avec tout le système qui tient en place les prothèses. Si je comprends bien, ces visiteurs sont des humains comportant un certain nombre d’éléments métalliques et, il me semble, deux circuits d’alimentation électrique. Ils possèdent un savoir-faire exceptionnel en ce qui concerne les manipulations et les modifications de la matière.

«Mais qu’est-ce qu’un Cyborg ? ! Un iPad ?
Un iPod qui aurait évolué vers l’humain-mécanique ? Un GPS sur pattes ?
Pourquoi pas un cousin du robot R2D2 de Star Trek ? ! »

Fin de la première partie.

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Printemps 2017

Un jour de grand vent

Mardi le 10 mai ’66. De bonne heure le matin, au Restaurant Lafontaine à Métabetchouan au Lac-Saint-Jean. L’accent du Lac est présent à différents degrés chez les personnages. Il affecte en particulier Monsieur Pit, un sympathique septuagénaire à la retraite. Jeannot Lafontaine, douze ans, est debout derrière le comptoir. Il porte son uniforme...

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À défaut d'être aimé, Henri était respecté de tous les castors. Sa supériorité ne laissait aucun doute. On n'avait qu'à regarder son barrage pour comprendre qu'il était plus doué que les autres.

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L’aiguille de glace qui arracha Victor Florkowski à la vie ressemblait à un ivoire de mammouth. Elle était aussi large qu’un pneu, aussi longue que la victime, et se rétrécissait en une pointe cristalline —  à double tranchant — dont la beauté fatale resplendissait sous clair de lune.

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Au cœur de ce texte sont quatre êtres qui ont perdu leur voix, la capacité d’exprimer leur volonté et leur angoisse. Ancrés dans leurs fauteuils roulants, Asperge, Gourde, Navet et Asperge rêvent d’évasion. Dans les solos de la cantate, les légumes expriment leurs désires les plus profonds.

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La mousse

Maman, pourquoi c’est mouillé ici? 

C’est la mousse, mon chéri. Fais attention à ne pas glisser.

De la supercherie De la supercherie

Cette réflexion est née d’un constat. La vie ne nous appartient pas. Elle nous a été léguée et nous la rendrons en même temps que notre dernier souffle.

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