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Chronique littéraire publiée dans l'Eau vive

Baisser la garde : repenser la francophonie canadienne

Baisser la garde : repenser la francophonie canadienne

Nous avons longtemps pensé la francophonie canadienne comme un espace à protéger : une réalité fragile et minoritaire à défendre contre l’érosion linguistique et l’assimilation. Ce cadre a été utile, puisqu’il a structuré nos institutions, légitimé nos luttes et permis des avancées importantes en matière de droits, mais aujourd’hui il ne suffit plus.

Après quarante ans à observer et à défendre cette francophonie, je constate qu’une évidence s’impose : elle a profondément changé, et nos réflexes collectifs n’ont pas suivi.

Dans les écoles, dans les organismes communautaires, dans les milieux professionnels, la francophonie canadienne n’est plus homogène. Elle est traversée par des trajectoires multiples, largement façonnées par l’immigration.

Dans plusieurs régions, la croissance et parfois la simple stabilité des communautés francophones reposent désormais sur ces apports. Ce n’est pas une tendance marginale. C’est une transformation structurelle.

Pourtant, nos cadres de pensée continuent souvent de traiter cette réalité comme secondaire. La diversité est encore trop fréquemment abordée comme une réponse à des besoins économiques ou démographiques, plutôt que comme une composante centrale du projet francophone.

Nous avons besoin d’enseignants, de personnel francophone pour nos hôpitaux. Mais accueillons-nous des travailleurs ou des concitoyens venus renforcer la vitalité de nos communautés et participer à notre récit collectif ?

On parle encore, implicitement ou explicitement, de « francophones de souche » et de « nouveaux arrivants ». Ces catégories, en apparence descriptives, produisent en réalité une hiérarchie. Elles placent certains au cœur du récit et d’autres à sa périphérie.

Ce décalage a des effets concrets. Il influence l’accès aux lieux de décision. Il façonne les mécanismes de représentation. Il détermine qui parle au nom de la francophonie et qui est invité à s’y adapter.

Or, les faits sont clairs : la francophonie canadienne contemporaine est le produit d’une rencontre entre héritage historique et dynamiques migratoires. Refuser de reconnaître pleinement cette réalité, c’est fragiliser sa capacité d’adaptation et de développement.

La lecture des données, un angle mort

Les statistiques issues du recensement sont souvent mobilisées pour illustrer un déclin. Elles alimentent une vision défensive, centrée sur la perte et la survie.

Cette lecture, bien qu’elle repose sur des éléments réels, est incomplète. Elle ne rend pas compte des recompositions en cours : diversification des profils, multiplication des réseaux, intensification des liens avec l’espace francophone international.

Autrement dit, elle décrit un affaiblissement relatif, sans voir les dynamiques de transformation.

Sur le plan stratégique, cette transformation représente pourtant une opportunité majeure. Une francophonie diversifiée est mieux connectée aux réalités globales.

Elle dispose d’un accès élargi à des réseaux économiques, culturels et politiques. Elle est en mesure de jouer un rôle accru dans les relations internationales du Canada, notamment dans ses liens avec l’Afrique, les Caraïbes et l’Europe.

Mais ce potentiel ne se concrétisera pas spontanément. Il suppose des choix clairs.

Il faut revoir les mécanismes de gouvernance pour refléter la réalité des communautés. Il faut baisser la garde et ouvrir les espaces de pouvoir.

Il faut repenser les modèles de représentation pour intégrer pleinement les acteurs issus de l’immigration. Il faut aussi accepter une évolution des critères de légitimité.

L’ancienneté ne peut plus être le seul fondement. La capacité à créer des ponts, à mobiliser des réseaux diversifiés, à porter une vision inclusive doit désormais compter tout autant. Enfin, il est nécessaire de clarifier notre rapport à la langue.

Le français ne peut plus être uniquement perçu comme un héritage à préserver. Il doit être envisagé comme un outil d’action, un levier d’influence et un vecteur de projection dans le monde.

C’est à cette condition que la francophonie canadienne pourra dépasser une posture défensive et affirmer pleinement son rôle dans l’espace public.

Le constat est simple : nous ne sommes plus ce que nous étions. La question est de savoir si nos institutions, nos discours et nos pratiques sont prêts à en tirer les conséquences. Car l’enjeu n’est pas seulement identitaire, mais politique.

Il s’agit de déterminer si la francophonie canadienne veut continuer à se penser en réaction ou si elle est prête à se positionner comme un acteur structurant, capable d’influencer les grandes dynamiques de ce pays.

Nous avons l’opportunité de réaliser quelque chose d’unique dans l’histoire de la francophonie internationale. Nous pouvons être le lieu de rassemblement de l’ensemble des expressions francophones.

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Yves-Gérard Méhou-LokoGhita Hanane

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