David Garneau - Afterburn I 2025
2025 - acrylic on panel, “24” x 18”
Cette pièce a fait l'objet d'un lecture publique lors de la conférence Identités marginalisées, diversité et esprit d’inclusion dans le théâtre de l’Ouest canadien présentée les 29 et 30 octobre 2022 à Saskatoon, Saskatchewan par le Collectif d’études partenariales de la Fransaskoisie, l’Université de la Saskatchewan, et Acfas Saskatchewan.
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Synopsis
Dans cette pièce d’Yvette Nolan, Gabriel Dumont arrive au café « Regrette rien », un endroit qui lui est « familier » et où il retrouve la serveuse Donna. Les deux personnages se remémorent certains événements de l’histoire des Métis, cherchant à faire renaître et à rendre visible ce qu’est la « vraie histoire des Métis », à entendre à nouveau la voix du « peuple qui s’agite ». La pièce se déroule à une époque étrangement contemporaine où Gabriel découvre l’existence de statues érigées à sa gloire, de sites touristiques qui célèbrent sa vie, et de « bisons de ferme ». Arrive ensuite celui qui, selon Gabriel, est une « pâle imitation » de Buffalo Bill et qui cherche à le replonger dans un passé qui miroite la fausse histoire des Autochtones.
Personnages :
Donna : Femme qui travaille dans un café des Prairies ; elle est là depuis toujours
Gabriel : Voyageur du temps de l’époque du buffalo
Buffalo Bill : Homme de spectacle
Scène 1
Donna est derrière le comptoir du café. Une cloche sonne, signalant l’entrée d’un client. Elle prend la cafetière et voit Gabriel.
DONNA :
Eh ben. Ça fait un sacré moment!
Elle dépose la cafetière.
DONNA :
Tu vas vouloir du thé.
Elle sort une belle théière de sous le comptoir avec des tasses et soucoupes assorties. Pendant le rituel de préparation du thé, elle parle.
DONNA :
On m’a bien dit que t’es revenu dans le coin. Mais on peut pas croire tout ce qu’on nous dit, hein? Prends-tu du sucre?
Gabe fait un signe de la tête. Donna verse le thé.
DONNA :
Tu veux-tu quelque chose avec ce thé?
Un morceau de tarte? J’en ai une aux Saskatoons. Un biscuit? Un scone?
GABE :
Un scone?
DONNA :
Ben, c’est de la bannique si on veut être sophistiqué.
Gabe fait non de la tête.
DONNA :
Bon. Faut avouer que ça m’étonne de te revoir. Je pensais que tu serais parti à la chasse, que t’aurais trouvé un territoire heureux, bien loin d’ici.
Gabe hausse les épaules.
GABE :
Le peuple s’agite.
Donna rit.
DONNA :
Tu niaises pas, mon ami. Les convois, les manifestations, les agressions en ligne.
GABE :
En… ligne?
DONNA :
T’es parti bien longtemps, paraît-il, aujourd’hui on se parle à travers l’air.
GABE :
Comme les tambours.
DONNA :
Un peu comme les tambours mais au lieu de passer quelques miles, d’une vallée à l’autre, on passe n’importe où dans le monde, Ottawa, New York, Londres...
Gabe secoue la tête.
DONNA :
En tout cas, ça rend-tu le peuple heureux, de pouvoir se parler entre eux? Pantoute – ça les fait, comme tu le dis, s’agiter.
GABE :
Je l’ai sentie. Une grande perturbation. Et d’un coup, je me suis retrouvé ici. Un endroit familier, mais qui a tellement changé.
DONNA :
Beaucoup a changé, Gabe.
GABE :
Tu me connais.
DONNA :
Ben ouais! Y’en a ben du monde qui te connais encore par ici.
Gabe l’observe avec méfiance.
DONNA :
Bien sûr! Y’a un parc à quelques bornes d’ici nommé après toi. Y’a une statue de toi à cheval au bord de la rivière entre les ponts. Il y a un institut éducatif à deux pas sur cette rue même.
GABE :
Tu te moques de moi.
DONNA :
Pas du tout.
GABE :
Je ne sais ni lire ni écrire.
DONNA :
Mais tu parles sept langues.
GABE : (En hésitant)
but – no – English
Donna hausse les épaules.
DONNA :
Maudits Anglais! Et pis y’avait ce spectacle. Celui que t’as fait.
GABE :
Je ne veux point en parler.
DONNA :
Mais pourquoi? Il n’était pas mal, Gabe. Il était drôle. Ces deux clowns.
GABE :
Il était supposé rétablir les faits. Raconter la vraie histoire des Métis.
DONNA :
Voyons, il l’a un peu fait, ça, Gabe. T’étais ben bon là-dedans. Genre...
Donna prend une pose dramatiquement sérieuse à la Gabriel Dumont.
GABE :
Pah! Pour quoi faire? La vraie histoire des Métis reste toujours...
Gabe fait un geste de la main.
DONNA :
Dissimulée? Enterrée?
GABE :
Comme de la bookaan, hein? On sait qu’elle est là même quand on la voit pas.
Pis une bonne rafale arrive et – pouf! Disparue.
DONNA :
Encore du thé?
Gabe secoue la tête.
DONNA :
Quelque chose à manger?
Gabe secoue la tête.
DONNA :
Allez, Gabe, prends un morceau de tarte. C’est aux Saskatoons
Gabe secoue la tête.
GABE :
J’ai besoin de réfléchir. Et de réfléchir. J’ai besoin de bouger.
Il regarde hésitant vers la sortie.
DONNA :
La rivière est proche. Avec des jolis sentiers pour se promener tout au long. Et ton parc.
GABE :
Mon parc!
DONNA :
Ben, tsé! Juste une couple de bornes par là. Tout au long de la rivière.
GABE :
C’est quoi des “bornes”?
DONNA :
Des kilomètres. Comme des miles, en plus court.
GABE :
Des miles plus courts?
DONNA :
C’pas important. Ça nous a éloignés du système impérial britannique en tout cas.
Gabe hoche la tête, sort de la monnaie de ses poches et la lance sur le comptoir.
DONNA :
C’est bon, garde tes... C’est quoi? Des pistoles?
GABE :
Ce sont des dollars en argent américains. Ce qu’on m’a payé pour ce Wild West Show.
DONNA :
Celui que tu –
GABE :
Buffalo Bill.
DONNA :
Ah!
Gabe se dirige vers la sortie et s’arrête à la porte.
GABE :
Tu seras là plus tard...
DONNA :
Donna.
GABE :
Donna.
DONNA :
Je suis toujours là.
Scène 2
Donna est derrière le comptoir du café. Une cloche sonne, signalant l’entrée d’un client. Elle prend la cafetière et voit que c’est Gabriel. Elle dépose la cafetière.
DONNA :
Ah, c’est toi.
Elle sort la théière et les tasses assorties de dessous le comptoir.
GABE :
T’as rien de plus fort?
Donna fait signe de la tête et sort une bouteille de whisky. Elle en verse dans sa tasse.
GABE :
J’ai marché le long de la rivière. J’ai trouvé ce parc. J’ai trouvé mon nom sur un panneau là. C’t’un beau territoire. La rivière est toujours aussi belle.
DONNA :
C’est vrai!
GABE :
Là il y avait plein de monde en train de préparer des repas. Ils riaient, ils jouaient.
DONNA :
C’t’un lieu de rassemblement bien connu.
GABE :
Ils parlaient des langues que je n’avais jamais entendues. Y’en avait qui avait la peau plus foncée que les Cris et les Lakotas. D’autres étaient plus clairs. Mais personne n’était blanc.
DONNA :
Eh ouais! Beaucoup des nouveaux arrivants e servent du parc. Là-bas ils trouvent assez de place pour de grandes réunions familiales.
GABE :
Nouveaux arrivants?
DONNA :
Ouais! Nouveaux arrivants. Philippins, Indiens...
Gabe fait non de la tête.
DONNA :
Indiens de l’Inde, Vietnamiens, Africains, Soudanais, Somaliens, Congolais, Ethiopiens... J’ne me souviens pas tous d’eux.
Aujourd’hui, c’est plutôt les Afghans, les Iraquiens, les Syriens... Oh, et bien sûr les Ukrainiens.
GABE :
Les Ukrainiens sont ici depuis longtemps.
DONNA :
Ah, mais maintenant, ils fuient la guerre.
GABE :
Toujours la guerre.
DONNA :
Toujours la guerre.
GABE :
Et ils viennent ici. Et parlent leur langue.
DONNA :
Ouais! Mais ils apprennent l’anglais aussi.
GABE :
L’anglais!
DONNA :
Je sais.
GABE/DONNA :
Maudits Anglais!
GABE :
J’ai vu tout c’monde s’parler entre eux, s’parler leurs langues, faire leur cuisine. Ça sent – si différent. Mais, j’ai pas entendu un mot de cri ou de mitchif ou de Lako-ta. Pourtant j’ai vu une pierre Wapaha Ska dans un cercle près de la rivière.
DONNA :
Ah ouais. Il a aussi son parc à lui, le Chef de Whitecap. Pas aussi beau que le nôtre. Beaucoup de broussailles.
GABE :
Mais où sont tous les Indiens?
DONNA :
Euh! On dit plus Indiens.
Gabe la regarde.
DONNA :
On dit...
GABE :
Nehiyawak, métis, Anishinaabe.
DONNA :
Ouais, c’est ça.
GABE :
J’connais leurs noms. Mais où sont leurs corps? Où sont leurs langues?
DONNA :
C’est – compliqué. Beaucoup de gens vivent par ici. Mais ils n’ont pas d’langue.
GABE :
Mais on est là quand même.
DONNA :
Oh c’est certain! Beaucoup d’Autochtones. Cinq pour cent de la population du Canada. Un demi-million de Métis, plus ou moins.
GABE :
Plus ou moins?
DONNA :
Tout dépend qui on écoute. Y a des – questions sur qui est autochtone et qui ne l’est pas. Y a beaucoup de gens qui montrent du doigt d’aut’gens et les appellent les fauxtochtones.
GABE :
Faux–toch–tones?
DONNA :
J’pense pas qu’y a une traduction dans aucune de vos langues. Et puis y’a toute la question des Métis de l’Est.
GABE :
Les Métis de l’Est? Partout sur cette terre? Le peuple Métis?
DONNA :
Peut-être. Peut-être pas?
GABE :
Ce serait une belle chose. Une nation de Métis.
DONNA :
Sauf la lutte pour la terre.
GABE :
Ahh! Toujours le retour à la terre.
DONNA :
Toujours le retour à la terre.
GABE :
J’ai vu le bison de pierre dans mon parc. Un petit bison près d’une structure de jeu sur laquelle les enfants grimpaient. Ils étaient plus intéressés à la structure.
DONNA :
J’ai pas vu le bison sauvage dans ma vie. Mais ma paarantii kaayash ooshchi...
Indomptables et libres et itinérants. Ils recouvraient ces plaines. Lorsqu’ils surgissaient, on aurait dit un tapis massif et ondulant aussi loin que peut porter votre regard dans toutes les directions. Le sol a tremblé comme mille joueurs de tambours frappant leur instrument aussi fort qu’ils le peuvent. Tous ensemble.
GABE :
Ouin, j’en ai entendu parler de ces histoires, de ma parenté. Mais je ne l’ai jamais vu de mes propres yeux, le tapis. Quand moi je suis devenu chasseur de buffalo, ils disparaissaient déjà des plaines…
DONNA :
Ben, ils en ont réintroduit une couple dans le Sud. Y’a des fermiers qui en avaient gardé quelques-uns. Pas accouplés avec des vaches. Pis ils les ont réintroduits à Wanuskewin, à quelques miles au nord d’ici. Je peux t’amener les voir, si tu veux. Y’en a 27, certains jeunes sont nés au parc. Si tu les r’gardes du bon côté, tu ne verras pas ni les poteaux d’électricité, ni les nuages de vapeur dans le ciel.
GABE :
Wii? M’a amener p’tchi, pis toi tu peux m’amener un cheval…
DONNA :
Ben pas pour les chasser! Tu peux pas les chasser!
GABE :
Le goût me manque…
DONNA :
Ah ben tu peux t’acheter un hamburger au bison, De la saucisse de bison, un bol de ragoût de bison... Mais c’est pas pareil. C’est du bison de ferme.
GABE :
Kiyapich li tii?
Scène 3
Donna est derrière le comptoir du café. La sonnette indique l’arrivée d’un client. Elle prend la cafetière et s’arrête lorsqu’elle voit l’étranger. Il est habillé comme Buffalo Bill.
DONNA :
Coffee?
Buffalo Bill fait oui de la tête. Donna lui verse une tasse.
DONNA :
Something to eat?
Buffalo Bill secoue la tête.
DONNA :
Got a nice saskatoon pie
Buffalo Bill secoue la tête.
BILL :
Thank you, no.
DONNA :
You’re not from around here
BILL :
No, indeed, I am not. Though I was always intrigued by the tales of this territory. And so I’m glad for the opportunity to see it with my own eyes... It’s flat.
DONNA :
It can seem so deceptive though. There are buffalo jumps just north of here.
BILL :
Buffalo jumps? You don’t say. And – buffalo?
DONNA :
Bison, yeah!
BILL :
Been a long time since I laid eyes on a buffalo.
DONNA :
So! What brings you to these parts?
BILL :
I’m looking for someone. Funny, hadn’t thought of him in years. Then one day It’s like I woke from a slumber and thought: Gabe is walking about.
DONNA :
Huh!
BILL :
Huh?
DONNA :
What difference to you if this Gabe person is walking about, as you say.
BILL :
Can’t have that walking about disturbing the sleep, disturbing the sleeping. Gabe walking about! Might get the people all fired up again.
Oh, it’s fine when he does his little show. Shooting the eye out of a turkey or whatever at 100 feet or whatever, riding full tilt on horseback. That’s the kind of Indian we want the people to see. The stuff of legend.
But when they start walking about in the world, talking about language and land, and identity...
DONNA :
He sounds like he has power.
BILL :
Pah! Little flareup. A little brush fire... easily put out. And we can all go back to sleep. Now, where is he?
DONNA :
How would I know?
À ce moment la clochette signale l’entrée d’un client. C’est Gabe. Donna lui fait signe de s’éloigner.
BILL :
Well, well, well!
GABE :
Lii buffloo gii-waapamawuk, Donna.
Gii-pah-pimohtenawn naytay
Ça m’a peut-être pas apporté la paix Mais ça m’a apporté l’espoir…
BILL :
Gabe
GABE :
Oui!
BILL :
Do you not recognize your old friend?
GABE :
Tu veux dire mon ancien employeur Buffalo Bill Cody? T’es une pâle imitation. Je connaissais Buffalo Bill. Et t’es pas lui!
Bill soupire.
BILL :
No! I like to dress up as him though. Makes me – relatable.
DONNA :
Relatable?
BILL :
Nobody likes a bureaucrat. So no point in putting on Duncan Campbell Scott’s suit And poor old John A is having a time of it these days. So putting him on is just asking for it Andrew Jackson was a bit of a dandy. But nobody knows who he is, really.
So Buffalo Bill
Who loved the Indians
So, Gabe, whaddya say?
Let’s just amble out of here and back to where we don’t do any harm
GABE :
Non! Ji paans paa. Je pense que je vais rester et me promener un petit peu plus.
BILL :
I don’t think that is such a good idea
GABE :
Je me fiche de ce que tu penses. J’ai l’impression d’avoir dormi pendant cent ans. Et c’est agréable de se dégourdir les jambes.
DONNA :
Mon peuple dormira pendant cent ans... »
BILL :
Aw come on, Gabe. There’s nothing here. Let’s go back to sleep. And in a hundred years It’ll all be smooth. It’ll all be the same
GABE :
Je pense que non. Je pense que je vais passer un peu de temps à me promener, rencontrer des gens, parler avec eux. Je suis intéressé par ce qu’ils font de cette terre.
J’ai rencontré une femme à Wanuskewin qui disait être une marcheuse sur l’eau.
J’ai parlé à un homme qui disait que son arrière-arrière-arrière-grand-mère était Cherokee.
Est-ce que c’est ce qu’on appelle une fauxtochtone?
DONNA :
Ça pourrait l’être Qui peut dire
GABE :
J’ai parlé à un vieil homme dans la rue en cri.
Il a dit qu’il était de Thunderchild
Savais-tu, Bill, qu’il y a des gens ici qui veulent être Indiens?
DONNA :
On ne dit pas Indien.
GABE :
Namoo gishkeyihten pourquoi j’ai été amené ici. Mais je pense que j’aimerais découvrir
BILL :
Well, I’m sorry it has to come to this
Bill sort une corde et tente sans succès de faire un lasso. Il ramasse sa carabine et la pointe vers Gabe. Il prend différentes poses.
GABE :
Tu n’as aucun pouvoir sur moi.
BILL :
I got nothing.
GABE :
Ok alors!
BILL :
I’ll be back.
You’ll get tired. You’ll see.
All the infighting, the greed and the sickness. You have this idea of who Indians are.
GABE :
Moi j’ai cette idée?
DONNA :
We don’t say –
BILL :
When you are drunk in some gutter, Heartsick because no one understands you,
Empty because you cannot feel the land right under your sad ass... I’ll come back for you.
GABE :
Ok alors!
BILL :
Ok alors!
Pause. Bill se retourne et sort du café. Donna secoue la tête.
DONNA :
Kiyapich li tii? Gabe hoche la tête.
GABE :
Mashkot meena aen morsoo di gaalet « sophistiquée »
DONNA :
Scone?
GABE :
Scone.