Ce jour-là, elle était dans son petit jardin derrière la maison, qu’elle appelait douwwara دوّارة, ce qui signifie « la ronde ». J’avais moins de dix ans. Elle brûlait de petites branches sous un grand chaudron en aluminium tout noirci, où bouillaient les figues qu’elle avait fait sécher sur le toit, sous le soleil d’été du Liban-Nord. Je garde cette mémoire contre mon cœur comme une relique. Aujourd’hui, elle ressemble à une image en noir et blanc, un peu effacée par le temps, mais toujours porteuse d’un impact fondateur sur ma psychologie d’adulte.
Je passais des semaines chez téta chaque été. Là, j’apprenais la lenteur de la vie, la cueillette à l’aube et les siestes méditerranéennes après le repas du midi. Rien qu’en écrivant ces mots, l’émotion me monte aux yeux. Téta était une femme exceptionnelle. Elle avait donné naissance à sept enfants, tout en cultivant les champs de tabac et en tenant le foyer. Elle faisait le pain, tissait, et remplissait chaque automne nos urnes d’huile d’olive fraîchement pressée.
Téta ne planifiait jamais bien loin. En annonçant les tâches du lendemain, elle terminait toujours ses phrases par : « in ma jéna chi men Allah » أن ما جانا شي من الله, dans son accent du Nord hérité de l’ancien syriaque, ce qui voulait dire : « Si Dieu ne nous envoie pas de surprise, nous ferons ceci ou cela. » Le syriaque est une langue sémitique ancienne, dérivée de l’araméen ou bien la langue du Christ, qui sert toujours de langue liturgique pour la communauté maronite chrétienne du Liban à laquelle téta appartient.
Vous l’aurez deviné : téta est le mot libanais pour « grand-mère ». À chacun sa téta et son histoire d’amour et la mienne m’accompagne chaque jour comme un rayon de soleil.
En été, nous nous levions à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre. Téta et jeddo (mon grand-père) enfilaient leurs habits des champs et me confiaient un panier tissé en roseau, ainsi qu’un grand bâton de fer forgé, recourbé en forme de C à chaque extrémité. Il servait à rapprocher les branches du figuier de notre cœur pour pouvoir goûter au bonheur du matin. Nous marchions depuis la maison jusqu’aux terrasses d’oliviers perchées sur la colline, dominant la vallée et la rivière Nahr el Joz نهر الجوز, la « rivière des noix ». Nous n’étions jamais seuls, d’autres familles de la génération de mes grands-parents empruntaient les mêmes sentiers vers leurs terres à la même heure, et nous échangions alors un signe de la tête et de la main pour nous dire bonjour.
Les figuiers de mes grands-parents poussaient sur les bords des terrasses. Aujourd’hui encore, j’admire cette sagesse ancienne, car j’ai appris récemment que la mouche nuisible à l’olivier est attirée par le fruit du figuier, qui la tue. La connaissance de mes ancêtres, gardiens de la terre, s’est transmise au fil des générations, nous enracinant dans cette terre assoiffée l’été, mais toujours généreuse l’automne venu.
Nous passions la matinée sous les arbres. Ils travaillaient et je jouais, j’explorais et j’observais. Avec leurs faucilles, ils coupaient les herbes, dégageaient le pied des troncs et préparaient la récolte d’automne. Puis venait le moment de se poser ensemble et de partager du pain, de la confiture et du café gardé au chaud dans une bouteille isolante spéciale.
Jeddo me tendait la main. Une main bronzée par le soleil et la tourbe, durcie par les jours. Ses doigts noueux portaient un long ongle à l’auriculaire, qu’il utilisait comme un outil. Sur sa paume, il faisait craquer des amandes séchées dans leur coquille, que nous cassions pour en libérer le fruit avant de le croquer. Téta et Jeddo furent les piliers autour desquels s’est construit mon amour du terroir et de la mouneh مونة, cet art libanais de préserver les aliments pour l’hiver.
La mouneh est le cœur battant de l’identité libanaise, le lien vivant avec une lignée bien plus ancienne que le pays reconnu par les puissances coloniales des années 1920.
Ce petit village perché au-dessus de la vallée comptait quelques maisons familiales, une mosquée, une église, une petite école, un salon de coiffure, deux dépanneurs, et tout autour, des oliviers et des cimetières. Sur la terrasse derrière la maison, papa avait construit des bancs de pierre sur lesquels téta avait disposé des coussins qu’elle avait cousus elle-même.
Au-dessus, une pergola de fil de fer soutenait deux grandes vignes de variétés différentes qu’elle avait plantées et dont elle prenait bien soin en les taillant et en les arrosant les après-midi. Je passais mes journées à jouer sur ces banquettes, à me laisser bercer par l’ombre des feuilles d’été. Les dernières semaines de vacances étaient consacrées à la cueillette des grappes de raisin qui pendaient, éclatantes, au-dessus de nos têtes, séparant nos pensées du ciel bleu. Les grappes rouges et vertes étaient récoltées par des mains fortes et ridées, placées dans des paniers de roseaux, puis distribuées à mes tantes, mon oncle et à nous. Les raisins imparfaits étaient mis à sécher au soleil pour les conserver, ou placés dans des urnes recouvertes de flanelle pour en faire du vinaigre.
Avez-vous goûté au vinaigre de raisin ? Comment le décrire autrement que comme une danse sur la langue, une brise dans les cheveux d’enfant et un bond d’un cœur tout joyeux.
Le dimanche matin, c’était le petit-déjeuner tant attendu : les manakish. Une pâte aplatie, marquée des doigts du boulanger comme une focaccia fine, couverte de zaatar et d’huile d’olive. Parfois, la pâte accueillait du sucre fondu, une omelette parfumée à la menthe et aux épices douces, du fromage, ou encore de la viande hachée à la sauce tomate. Les manakish (pluriel de man’ouché) sont aujourd’hui présents dans toutes les grandes villes canadiennes : c’est notre façon, en tant que Libanais du Canada, d’offrir à la communauté une petite fenêtre ouverte sur le pays des cèdres.
Ces délices du dimanche étaient servis sur de grands plateaux en aluminium, posés sur une table en pierre sous les vignes. On en préparait toujours beaucoup, car les visiteurs pouvaient être nombreux. Dans les villages, les maisons sont dites « ouvertes » : franchir la porte d’autrui est un geste familier, attendu et surtout bienvenu.
La cueillette du raisin annonçait déjà la rentrée scolaire. Un mois plus tard venait l’événement le plus important de l’année : la récolte des olives. C’est une fête nationale, du Nord au Sud. Les familles se préparent, se dépêchent de cueillir les fruits, et chaque région s’enorgueillit de ses variétés et de la couleur profonde de son huile, d’un vert foncé et trouble.
Saviez-vous qu’une huile d’olive trop claire et trop fluide n’est pas de l’année courante ? L’huile vieillit bien, mais s’éclaircit avec le temps. Et comment décrire cette huile précieuse ? Sacrée presque, transformée, comme l’eau bénite, par la prière des moines. Les croyants la recueillent dans les églises et les monastères sur un coton imbibé, qu’ils passent sur leur peau comme un contact divin.
L’olivier et son huile sont la base de toute cuisine libanaise. C’est l’ingrédient essentiel, cru ou cuit, bien avant l’apparition des huiles végétales modernes. Du Nord au Sud, l’olivier est vénéré. Son tronc sec et fissuré incarne la ténacité des âmes et l’attachement aux racines ancestrales. Hélas, cette production millénaire souffre depuis quelques années : les hivers sont plus chauds et plus secs, au Liban, comme en Espagne et en Grèce.
Puis vient l’hiver généreux. Les champs verdoient, peuplés d’herbes comestibles et médicinales. La cueillette, elle aussi, est un savoir transmis de génération en génération, de femme en femme. Ce sont elles, les gardiennes de cette connaissance orale. Quand nous quittions la maison de téta pour retourner en ville, nous rapportions des sacs pleins d’herbes cueillies : chicorée, fenouil, mauve, sauge, patience crépue, origan… autant de trésors pour les salades, soupes et tisanes.
Mais l’origan, pour nous, c’est une sorte de zaatar — ou thym صعتر. En arabe parlé, on prononce la lettre z (ز), mais dans l’arabe littéraire, le mot commence par le ṣ profond (ص). La langue arabe est fascinante et d’une complexité infinie ; elle offre un spectre d’expression presque sans limites. Mais cela, je vous le raconterai un autre jour, peut-être.
Le thym se cueille au printemps, une fois fleuri. Ce sont ses fleurs que l’on récupère et fait sécher pour préparer le fameux mélange de zaatar, sumac et graines de sésame torréfiées. La cueillette obéit à des règles pour bien prélever, préserver, partager. À chaque plante, on laisse quelques fleurs pour la régénération et pour nourrir les abeilles et d’autres pollinisateurs.
J’ai refait de la cueillette au Liban, bien après le départ de téta de ce monde. Quand j’ai porté pour la première fois le sac et le couteau, j’ai senti en moi une décharge électrique, une montée d’adrénaline, comme si Thor avait retrouvé son marteau. Cet instant m’a révélé combien la mémoire collective et générationnelle reste gravée dans notre conscience.
Je cueille toujours, partout, au fil de mes randonnées et de mes voyages. En Colombie-Britannique, je récolte des champignons, des feuilles de vigne, des trèfles, du plantain, du pissenlit, des graines d’érable, des algues, et tant d’autres plantes comestibles et médicinales. C’est ma manière de faire revivre téta, mais aussi de me relier à toutes les femmes de ma lignée, celles qui ont accompli les mêmes gestes et les mêmes mouvements depuis des siècles.
À travers cet acte, je revendique le pouvoir de vivre en harmonie avec la nature et d’en dépendre pour ma survie. Pour moi, la cueillette est un droit et un pouvoir, tout comme l’accès à l’eau potable, à exercer dans le respect de l’environnement et de la communauté. Savoir cueillir, c’est vivre libre.
De l’été au printemps, ma vie tourne ainsi en rond, comme la douwwara de téta : autour de mon amour pour ma famille, pour la terre, et pour la nature.