Boreal 6, 2018 — Laura St.Pierre
Jet d'encre permanent sur Hahnemuhle photo rag, 55 x 36"
J’avais six ou sept ans, le plus jeune d’une famille de quatre enfants. Nous vivions sur une ferme tout près d’une petite rivière bordée de grands chênes et d’érables. L’été, les feuilles brillaient au soleil et l’eau coulait tranquillement. Derrière la maison, notre grand jardin remplissait presque tout le terrain. Il y avait des rangées de carottes, de tomates, de betteraves, de fèves, et un coin d’aneth qui sentait fort quand on la touchait.
Je me souviens d’y aller pieds nus, le bas des jambes couvert de poussière. La terre était tiède et douce entre mes orteils. Je tirais sur les carottes avec mes deux mains, j’essuyais la boue avec mon pantalon et je les déposais dans un vieux panier en métal. Parfois, j’en croquais une, juste comme ça, encore toute croquante et un peu sucrée malgré la terre. L’air du soir sentait la terre humide, l’aneth frais et la fumée des champs que les fermiers brûlaient après la récolte. Cette odeur, un peu âcre, voulait dire que l’automne approchait.
À la fin de l’été, nous passions des journées entières à tout mettre en pots : tomates, cornichons, betteraves, concombres, compotes de pommes et confitures. La cuisine se transformait en atelier : les grands chaudrons bouillaient, les bocaux alignés sur la table cliquetaient quand on les remplissait, et l’odeur du vinaigre et du sucre emplissait la maison. Ces provisions, faites ensemble, allaient nous nourrir tout l’hiver.
Chaque dimanche, on se préparait pour aller souper chez mémère et pépère, à la ferme d’à côté. Le chemin de terre longeait la rivière et passait entre le bord boisé et les champs de légumes. Je devais marcher vite pour suivre mes frères et sœurs. Au loin, on voyait l’étable rouge, toute en bois, avec le tracteur et la grosse moissonneuse qui dormaient à côté. Dans le jardin de fleurs de mémère, la vieille balançoire en métal grinçait doucement dans le vent.
Avant même d’ouvrir la porte, on sentait déjà la bonne odeur d’oignons qui cuisaient lentement dans la poêle. En entrant, la chaleur nous enveloppait comme une couverture. Sur la cuisinière, le ragoût bouillonnait doucement. La tourtière dorée attendait sur le comptoir, la soupe aux pois faisait de la vapeur, et les tartes aux pommes refroidissaient sur le bord de la fenêtre. Mémère préparait aussi ses pets-de-sœur bien roulés, sucrés et croustillants.
Autour de la grande table, il y avait toujours beaucoup de monde : maman, papa, mes frères et sœurs, mémère, pépère, et souvent des tantes, des oncles et des cousins. On riait fort, on se passait les plats, on se taquinait. Le ragoût était épais et réconfortant, la croûte de la tourtière craquait sous la fourchette, et la tarte sentait la cannelle et le beurre chaud.
Quand tout le monde avait bien mangé, pépère sortait son accordéon. Il s’asseyait près du poêle et commençait à jouer des airs de reels et de valses. Mémère souriait, tapait du pied, et parfois, les enfants dansaient au milieu du salon. Les adultes jouaient aux cartes, le poêle ronronnait, et la soirée se terminait toujours dans la musique et le rire.
Aujourd’hui, tout a changé. Mémère et pépère sont partis, tout comme mon père et certains de mes frères et sœurs. Notre ferme a été vendue, et celle de mes grands-parents n’est plus cultivée. L’étable rouge, elle, a été démolie. Il ne reste que le champ, tranquille, et la rivière qui coule encore. Pourtant, chaque fois que je sens l’odeur d’oignons qui cuisent ou que j’entends un accordéon, je retourne là-bas, dans ma tête.
Je revois le jardin, les bocaux de conserves alignés sur les tablettes, et la table pleine de vie. Et je me rappelle combien j’étais heureux quand nous étions tous ensemble. Ces soupers du dimanche, c’était plus qu’un repas. C’était l’amour, la famille, et le goût du bonheur partagé.