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Boreal 3, 2018 — Laura St.Pierre
Jet d'encre permanent sur Hahnemuhle photo rag, 54 x 43"
Qu’est-ce qui constitue un héritage ? Une tradition ? Une transmission ? Transmettre une expérience un peu spéciale que l’on a vécue à quelqu’un d’autre est, à mon humble avis, le début d’une belle réponse à cette question. Et j’ai là une petite histoire qui vient soutenir mon hypothèse et que je vais me faire un plaisir de vous conter.
Un jour, ma petite sœur, qui vit en Alberta, est venue me rendre visite avec sa jeune pousse. La petite Juno, de presque deux ans, n’était jamais encore venue au Manitoba, où sa mère et moi avions passé tant d’années à faire les quatre cents coups. Nous avons décidé de l’emmener au Festival du Voyageur : une fête hivernale annuelle bien connue dans les Prairies canadiennes, et un passage obligé pour toute fière Manitobaine qui se respecte.
Une fois arrivées sur place, nous avons donc commencé à nous promener. Juno est petite, mais son dédain est grand. Rien ne semble l’impressionner : des sculptures de glaces géantes trônant fièrement sur la place, aux boites à musique transparentes dans lesquelles on peut regarder des virtuoses du violon embaumer l’air de notes joyeuses, en passant par la superbe vue en hauteur depuis les remparts du Fort Gibraltar. Sa petite bouche affiche une moue boudeuse. Peut-être est-ce le fait des rafales glaciales qui lui rougissent les joues et refroidissent ses ardeurs ? Le froid hivernal des Prairies a une réputation à tenir après tout. N’est pas Manitobaine qui veut, et la petite Calgarienne l’apprends à ses dépens.
Nous avions presque fait le tour des attractions, mais il restait un dernier défi à relever : la file d’attente devant la célèbre Cabane à sucre qui, en longueur, n’avait rien à envier à la célèbre muraille de Chine. De plus, le prix d’une tire sur neige, une friandise d’hiver typiquement canadienne, avait presque triplé en moins de dix ans, et je n’y étais pas retournée, dépitée par l’inflation du prix. Je ne pouvais cependant pas me résoudre à laisser Juno quitter le festival sans avoir eu l’opportunité d’essayer ce classique.
Ma sœur et moi, armées de détermination, sommes allées nous placer en bout de queue, et avons pris notre mal en patience. La file avançait à un rythme raisonnable, et les badauds se sont rapidement amassés derrière nous, à un point tel, que par le temps que nous sommes arrivées près de la porte d’entrée, la taille de la file avait quasiment doublé. Une chance que nous n’avions pas hésité trop longtemps ! Après bien des soupirs que l’air froid changeait en petites volutes d’air condensé emportées par le vent, et quelques orteils gelés sacrifiés pour la bonne cause, notre tour était enfin venu. J’ai offert de payer la facture, et le commis nous a donné un bâton de bois chacune.
Ma sœur prévoyait de manger la confiserie si Juno n’en voulait pas après la première bouchée. Une douce odeur sucrée flottait dans la cabane. Sur la neige fraichement compactée, deux trainées de sirop d’érable chaud. Nous y avons appuyé le bout de nos bâtons : l’excitation montait tandis que la température descendait. Notre petite juge intransigeante, bien installée dans les bras de sa mère, nous observait avec un air blasé qui aurait pu désarçonner les joueurs de poker les plus imperturbables. Il fut temps de reprendre le bâton et d’y enrouler l’or liquide. Alors que nous nous dirigions vers la sortie de la cabane à sucre, je me suis saisie de mon téléphone pour immortaliser la première tire de Juno La Taciturne en vidéo. Sa mère a avancé le bâton vers son visage. Elle a baissé les yeux vers l’amas de sucre ambré. Comprenant que cela se mange, elle a entrouvert dubitativement la bouche afin de tester cette offrande. Le bout de la tire s’est déposé sur ses lèvres. Après une seconde, soudainement, ce fut comme si tout son corps s’était immobilisé de surprise.
Piquée, elle a suçoté une première fois, puis a reculé sa bouche pour mieux prendre son élan, et a gobé la totalité de la tire. Juno s’est empressée de sécuriser cette trouvaille merveilleuse en s’emparant du bâton. D’abord à une main, puis deux, comme pour s’assurer que sa mère ne le lui reprenne pas. Un tel plaisir ne semblait pas permis. Ses yeux pétillaient de joie telle des bulles de champagne, son expression s’est adoucie, et elle a même esquissé un petit sourire satisfait tandis que le soleil d’hiver embrassait son visage poupin de ses rayons de lumière.
L’enfant était conquise par ce nouveau petit bonheur. Et pour preuve, elle n’en a pas laissé une goutte, et a obstinément gardé le bâton, alors nu, bien serré dans son poing jusqu’à la fin de la journée. C’était son petit trésor de guerre, son grigri fabuleux, et la promesse que bien d’autres belles choses étaient à venir.
Et ma pauvre petite sœur, qui n’a même pas eu le temps d’en avoir une goutte, et n’avait pas la patience de retourner faire la queue, a dû renoncer de bonne grâce, à l’occasion de manger de la tire sur neige. Elle m’a cependant assuré que la visite de passage de cette année-là deviendra la pierre angulaire de leur nouvelle tradition hivernale.