Numéro 1 - Printemps 2017

***

Jean-Pierre Picard


Planète Pomme

Sébastien Gaillard (Manitoba)

Deuxième prix catégorie poésie au Concours de création littéraire de l'Ouest et du Nord canadiens

suis le pompon à attraper

un faux fruit

une erreur botanique

butin des efforts partagés

d’une rafale de vent égarée

et d’un bourdon nostalgique

 

grange penchée chemin sans issue champ déchaîné

jardin en friche verger abandonné

splendide oubli verdoyant

entre les vapeurs de chlorophylle

mon écosystème sied à mon biotope

me livre - ascète mondaine -

depuis mon milieu naturel

 

me souviens de tout

du bourgeon bouclier des éléments

à ma présente maturation

dans ma pelure d’apparat

 

passé la moitié de mon existence

dans une dormance léthargique

un coma originel

une momification ténébreuse

doux temps du cocon

enlacé dans les bras de l’ange moelleux

 

au bon temps de ma fructification

m’efforçais de paraître obéissante

timorée et lucide dans l’inflorescence rose

de mon corymbe impatient

de s’ouvrir aux astres et à l’usure

 

entrée en floraison à la lettre

suprême pédoncule

rival des troncs

me cèle à la branche

pour illusion d’optique future

flottaison suspendue

 

mes cinq pétales incitent au toucher

ils fondraient sous une langue

le doigt de l’ange aux ailes froissées

centre mon sourire

 

étamines durcies et dressées

éclaboussures de pollen

vers le pistil hérissé

chatouillis agréable de leur butinage

dans les zones érogènes de mon réceptacle floral

passer du plaisir à la vie contemplative

 

flash au clair de mon système

éclair ancestral

foudre primaire

décharge et tremblements

me voilà fécondée

 

au commencement de ma vie d’hermaphrodite

des pépins

gardés secrètement

 

m'immisce entre le cosmos et les commissures d’horizon

labyrinthes de la voûte céleste

rondes des salissures de satellites Landsat

en orbite géostationnaire

point de limite au ciel

m’illumine les hémisphères

cervelle sous photosynthèse

 

dévoile ma beauté

somptueuses formes sensuelles

épiderme cramoisi

pouvoir du désir

éclat de ses trompettes

 

écho souverain de mes soupirs

parsème ma résonance sibylline

l’expose comme un chant sculpté

soumise aux vers

-malédiction du poète-

qui nous rongent l’esprit

 

me saoule aux vents

assouvie jamais

caresses matinales

soulèvements de bourrasques

tangages impétueux des tempêtes

eau sous toutes ses formes

 

suis une guetteuse

provocante comme une poète beat

à l'affût d’un trésor d'insignifiance à magnifier

juste pour dire

 

m’entête à disséquer mon monde

m’insinue dans les vols

d’insectes ou d’oiseaux

imite leurs limites

me sens candide

me sens visionnaire

m’estime haut placée

 

ai appris les réalités existentielles

après la frénésie passagère des floraisons

cinq pétales décimés

champ de bataille

suis née Fleur du roi

pour mieux couronner les abeilles

 

me mélange aux astres

Malus pumila

planète Pomme

admire

m’enchante

supernova en piquée

voûte champêtre

champ lacté

vers luisant-comète

étoiles filantes de phares égarés

ombres des quarks dans les fourrés

attirance lumineuse des quasars dans la forêt

 

n’invente ni ne convoite rien

ne dors jamais

les trois-huit de l’oisiveté et des méditations

3e œil au sommet de mes fossettes

dans ma cuspide au sourire de néant

épuisante clairvoyance

 

suis attentive aux nouvelles mythologies

me prête au rôle de l’artefact

me sens chez moi au cœur des conflits

les mythes sortent de ma chair

m’anoblissent

 

les branches ploient sur mon passage

les insectes me subliment

mes feuilles -langues tirées- accentuent

mes airs d’aguicheuse

m’octroient des pouvoirs

rendent immortelle arrondis les angles

 

aurais voulu voir crever Blanche-Neige

le peuple décide de ses histoires

la reine était la plus belle

 

ressens la moindre vibration tellurique

sensibilité sismique très développée

ma pelure frissonne aux grincements des plaques tectoniques

perçois loin dans l’espace

une brise sur la lune

soulèvement de poussière

l’entends retomber

 

ai évité

l’humiliation des étalages

l’étiquette 3000 ou 4000 d’agriculture conventionnelle collée sur mes courbes

l'arrosage quotidien de pesticides - poisons bénis, arrose-moi -

l’empilage sur présentoirs

brillante comme des montagnes de trucks Ford F-150 en promotion

aucun défaut

imperméable aux vers - drame de poète –

cirée brillante distinguée

une chaussure de ministre

 

ai esquivé la catastrophe

finir croquée et exhibée

au recto d’un MacBook Pro

marquée comme un boeuf au fer rouge

 

m’invente des destins

d’or - on se revoit à Troie. Lève-toi Héraclès. Couché Ladon! -

d’api - une histoire de rois et de pauvres et d’animaux pour les petits –

de fruit défendu fantastique

 

prochain arrêt Connaissance

serpent bouc émissaire

descendance consanguine observable

 

n’ai aucune valeur marchande

n’existe pas sur le marché

autant y inclure le prix de l’arbre

et l’indice des vers de terre

 

tiens par un fil

existence suspendue fidèle pédoncule

ne me lâche pas

pas encore

suis pas prête

on ne l’est jamais

pour le grand saut

cette revanche des Dieux

cette cessation d’exister

 

à présent

ne m’isole point

apprécie davantage les jours

exulte toute la nuit

faire durer pour le plaisir de durer

activité plus saine que mes songes macabres

 

ressens parfois l'appréhension de ce maudit vide

qui m’attire m’agrippe m’accroche et m’avale

m’égare dans des mathématiques saugrenues

décompose les étapes du cruel saut fatidique

m’élève contre l’injustice de devoir lâcher ma branche

 

non

ne sauterai pas

 

fil coupé pédoncule rompu fin de suspension

défilement avant l’impact au sol

pas pris le temps de faire mes adieux

ça se passera ainsi

 

m’invente des pouvoirs cognitifs

impose des croyances

suis de genèse acceptable à tous les coups

perds mon temps parfois

 

moi pomme

centre de l’univers

tragédie d’une suspension

des points à suivre

 

ne me ferai jamais une raison

ne veux pas ne plus être

ne peux me l’imaginer

veux me faire oublier du vide

sauter mon tour

laisser l’ange du départ sauter à ma place

qu’il y aille

lui

rouler dans l’herbe

rencontrer la décomposition

 

m’insurge

rêve fort de duper les ténèbres

et

continuer de flotter

sinon

l’existence est trompeuse et flasque

le rêve d’un fruit pourri.

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Printemps 2017

Un jour de grand vent (extrait) Un jour de grand vent (extrait)

Mardi le 10 mai ’66. De bonne heure le matin, au Restaurant Lafontaine à Métabetchouan au Lac-Saint-Jean. L’accent du Lac est présent à différents degrés chez les personnages. Il affecte en particulier Monsieur Pit, un sympathique septuagénaire à la retraite. Jeannot Lafontaine, douze ans, est debout derrière le comptoir. Il porte son uniforme d’écolier  sous un tablier. Monsieur Pit est assis à son...

La Voie lactée La Voie lactée

Il était une fois,
au fin fond du Far West canadien,
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Le grand barrage

À défaut d'être aimé, Henri était respecté de tous les castors. Sa supériorité ne laissait aucun doute. On n'avait qu'à regarder son barrage pour comprendre qu'il était plus doué que les autres.

Knockout

L’aiguille de glace qui arracha Victor Florkowski à la vie ressemblait à un ivoire de mammouth. Elle était aussi large qu’un pneu, aussi longue que la victime, et se rétrécissait en une pointe cristalline —  à double tranchant — dont la beauté fatale resplendissait sous clair de lune.

Cantate pour légumes (Extrait)

Au cœur de ce texte sont quatre êtres qui ont perdu leur voix, la capacité d’exprimer leur volonté et leur angoisse. Ancrés dans leurs fauteuils roulants, Asperge, Gourde, Navet et Asperge rêvent d’évasion. Dans les solos de la cantate, les légumes expriment leurs désires les plus profonds.

Triptyque - Micro nouvelles Triptyque - Micro nouvelles

Au coin de l’avenue Idylwyld et la 23e un bip discontinu se fait entendre à ma gauche. Un clignotement sonore: on peut traverser.  Entre les deux lignes on peut traverser. “Passez, monsieur. Priorité aux piétons.” Oui, on peut traverser. On peut traverser si les autos s’arrêtent.

Entreciel

Sorties de l’entretoit des corniches des greniers de mille espaces connus d’elles seules oubliés par concierges et architectes, les hirondelles occupent dès le matin l’entreciel, la part élevée de Madrid, en rase-tête des habitants des terrasses jusqu’à la proximité des saints perchoirs, des croix des antennes, faisant fi de nos communications avec l’au-delà.

La mousse La mousse

Maman, pourquoi c’est mouillé ici? 

C’est la mousse, mon chéri. Fais attention à ne pas glisser.

De la supercherie De la supercherie

Cette réflexion est née d’un constat. La vie ne nous appartient pas. Elle nous a été léguée et nous la rendrons en même temps que notre dernier souffle.

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