Numéro 1 - Printemps 2017

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Un jour de grand vent

Un jour de grand vent

Extrait

ACTE 1 – SCÈNE 1 – LES YEUX DU TEMPS

Mardi le 10 mai ’66. De bonne heure le matin, au Restaurant Lafontaine à Métabetchouan au Lac-Saint-Jean. L’accent du Lac est présent à différents degrés chez les personnages. Il affecte en particulier Monsieur Pit, un sympathique septuagénaire à la retraite. L’orthographe inventée en suggère la prononciation.

Jeannot Lafontaine, douze ans, est debout derrière le comptoir. Il porte son uniforme d’écolier  sous un tablier. Monsieur Pit est assis à son tabouret favori. Il éteint sa cigarette dans le cendrier devant lui. 

MONSIEUR PIT Jheannot, tu m'donnerais-tu un Seven Up ?

JEANNOT Une bouteille froide ou chaude ? (moqueur) J'vous connais vous là...

MONSIEUR PIT, indiquant d’un regard l’étalage de boissons gazeuses

Une de même...

Jeannot saisit une petite bouteille de Seven Up à portée de la main.

MONSIEUR PIT Ouv'lâ pas tu’ suite ! C'est pour p’u tard...

JEANNOT, amusé

J'allais vous d'mander... 

Jeannot dépose la bouteille sur le comptoir. Monsieur Pit acquiesce d’un léger hochement de la tête...

MONSIEUR PIT, à demi solennel

Le soleil va s’coucher dans l’eau frette à souère...

JEANNOT Comment ça monsieur Pit ?

MONSIEUR PIT Le vent brâssait fort la nuit pâssée... Ça m’â réveillé... J’ai r’gârdé par le châssis vers la pointe de Chambord... Les lumiéres de Roberval se reflétaient dans l’eau.

JEANNOT Dans l’eau...?! Vous êtes sûr ? Dans l’eau...?!

MONSIEUR PIT Oui monsieur ! Dans l’eau claire...! Ç’a première fois c’t’année !

JEANNOT Ça veut dire qu’la glace est partie çâ.

MONSIEUR PIT Ouais ! En plein çâ ! Le lac a feni par caler... L’hiver est feni !

JEANNOT Pour de bon ?

En poursuivant, monsieur Pit sort un bout de crayon d’une poche de sa grosse chemise à bretelles et un petit calepin noir bien usé dont dépasse des bouts de papier rapaillés.

MONSIEUR PIT Eh oui ! Encore une date à mettre au calendrier...

Monsieur Pit ouvre son calepin et trouve rapidement la bonne page.

JEANNOT C’est quoi ça, toutte çâ ?

MONSIEUR PIT Ben..., c’est mon p’tit calepin nouère.

JEANNOT C’est pour quoi faire ?

MONSIEUR PIT, à demi magistral

C'est pour v o u è r e...  Pour  v o u è r e..., avec les yeux du temps !

JEANNOT Les yeux du temps ?!!

MONSIEUR PIT Ouais ! Avec le temps, on fenit par o u è r e..., toutes sortes d’afféres.

JEANNOT, épaté

Comme quoi ?!

Monsieur Pit regarde par-dessus ses lunettes pour inscrire la date.

MONSIEUR PIT Ben..., chaque année..., l'lac cale pas hjamais l’même hjour.

JEANNOT Ah oui ? Ch’ peux-ti vouère vos dates, monsieur Pit ?

MONSIEUR PIT Ben sûr. Tu voué, aujhourd’hui...? Le di’ mai '66...? Y a calé un mârdi... T’es né en quelle année mon p’tit Jheannot ?

JEANNOT En ’54... (fier) J’ai eu douze ans c’t’hiver !

MONSIEUR PIT T’in ti-peu... J’ai don’ d’la misére à vouère à matin... (un temps) Depuis ta naissance... C’ést la..., deuxième fois qu’y cale un mârdi... L’an passé..., c’tait la première fouè qu’y calait un vendredi... Pis... Un, deux..., touâ... Ça fait touâ fouè qu’y cale un lundi !

JEANNOT O.K. j’veux ben , mais... (amusé)  C’est quoi l’idée ? Y’aime çâ caler plus souvent l’lundi que l’vendredi...?

MONSIEUR PIT Fais-moué pas d’peine lâ Jheannot...

JEANNOT Ben non... J’veux pas rire de vous lâ, monsieur Pit, mais... Vous êtes-tu capab’ de d’viner quel hjour y va caler l’année prochaine ?

MONSIEUR PIT Ben, çâ c’plu’ dur. Mais tu penses pas qu’avec plusse de dates on fenirait par savouère ?

JEANNOT Hmm... Ch’ pense pas m’sieur Pit... Ç'a température qui décide de t’çâ... Pas vos statistiques.

MONSIEUR PIT Âhh... Ch’ pas sûr... T'es trop fin pour ton âge Jheannot...

JEANNOT, ratoureur, indiquant la boisson gazeuse sur le comptoir

Ben vous savez... J’en vend p’têt’e ben toué hjours lâ, mais... Chu pas un Seven Up !

Jeannot regarde l’heure et enlève son tablier.

JEANNOT, résigné

Bon, c’ést l’heure... J’dois partir pour l’école. Vous paierai p’pa pour vot’ déjeuner, O.K. ?

MONSIEUR PIT O.K. ! Bonne journée mon Jheannot !


SCÈNE 2 – CINQUANTE ANS JOUR POUR JOUR 

Première semaine de mai 2016, en fin d’après-midi, à Saskatoon, dans l’atelier de Jean Lafontaine – peintre-paysagiste – Jeannot devenu adulte, début soixantaine. Son téléphone mobile à l’oreille, Jean tient le p’tit calepin noir de monsieur Pit bien ouvert dans sa main libre. 

JEAN Oui, ch’ t’appelle de mon atelier. (...) Pas pire. Le mois de mai s’annonce beau. Tu devrais voir le ciel que j’ai peint c’matin... (...) Ahh..., c’est Saskatoon t’sé ! (...) T’es pressé ? O.K... ‘T’rappelles Monsieur Pit ? Le vieux monsieur de Métabet ? (...) Tu m’avais d’mandé sa recette de vin d’pissenlits. (...) (léger rire) Ton gazon en est plein...? Ça tombe bien ! J’ai r’trouvé son p’tit calepin noir (...) Oui, sa recette est d’dans. Veux-tu ‘ j’la lise ? (...) Par courriel ? (...) Pas d’problème, ch’ t’envoie ça ! (...) Non non ça traînera pas. (...) (très léger rire) C’est ça. Prends soin...

Jean raccroche. Il tourne une autre page du calepin.

 JEAN, à lui-même, émerveillé

C’est bourré d’affaires c’calepin-là. (Jean tourne à la page suivante et découvre des colonnes de chiffres annotées sur plusieurs pages. Étonné, il tourne les pages.) Ahhh...! Toutes les dates du départ des glaces du Lac-Saint-Jean... (Il glisse son doigt en descendant sur les années.)  Jusqu’en..., ’66 ! Qu'est ce qu'y avait rajouté en bas ? J’avais jamais remarqué... A..., L, A-lain... Boi-vin. Alain !!?... C’est Alain Boivin ça ! Le dix mai ’66... Un mârdi... Alain Boivin ! Bien sûr...

Il sent le besoin de s’asseoir à son tabouret.

JEAN, à lui-même

Je l’sais trop ben pourquoi y a rajouté ce nom-là ce jour-là... (Il calcule mentalement.) ’66..., à 2016... Ça fait cinquante ans ça ?!! Déjà...! Ben oui... Attends un peu... Le dix mai, c’est dans... (Il consulte son calendrier.) C’est mardi prochain ça !! Un mârdi en plusse... Cinquante ans jour pour jour !... (un temps, abattu...) Ohhhhh... Alain...

Il vérifie la date dans le p’tit calepin noir.

JEAN J’ai pas l’choix... Ça presse...!  (Saisissant sa tablette électronique.) Faut ‘j’me trouve un vol... J’ai un rendez-vous ! [i]


[i]      La scène de l’arrivée de Jean au restaurant terminus est disponible en ligne gratuitement, via la chronique littéraire « Horizons » du 2 janvier 2017 dans l’Eau vive. On remarquera le titre adopté plus récemment, au fil de la réécriture.

       https://leau-vive.ca/Chroniques/Horizons-chronique-littéraire/extrait-de-rappelle-toi

 

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Printemps 2017

Un jour de grand vent

Mardi le 10 mai ’66. De bonne heure le matin, au Restaurant Lafontaine à Métabetchouan au Lac-Saint-Jean. L’accent du Lac est présent à différents degrés chez les personnages. Il affecte en particulier Monsieur Pit, un sympathique septuagénaire à la retraite. Jeannot Lafontaine, douze ans, est debout derrière le comptoir. Il porte son uniforme...

La Voie lactée

Il était une fois,
au fin fond du Far West canadien,
dans une province au nom imprononçable,
une cavalière redoutable.

Le grand barrage

À défaut d'être aimé, Henri était respecté de tous les castors. Sa supériorité ne laissait aucun doute. On n'avait qu'à regarder son barrage pour comprendre qu'il était plus doué que les autres.

Knockout

L’aiguille de glace qui arracha Victor Florkowski à la vie ressemblait à un ivoire de mammouth. Elle était aussi large qu’un pneu, aussi longue que la victime, et se rétrécissait en une pointe cristalline —  à double tranchant — dont la beauté fatale resplendissait sous clair de lune.

Cantate pour légumes

Au cœur de ce texte sont quatre êtres qui ont perdu leur voix, la capacité d’exprimer leur volonté et leur angoisse. Ancrés dans leurs fauteuils roulants, Asperge, Gourde, Navet et Asperge rêvent d’évasion. Dans les solos de la cantate, les légumes expriment leurs désires les plus profonds.

Triptyque - Micro nouvelles

Au coin de l’avenue Idylwyld et la 23e un bip discontinu se fait entendre à ma gauche. Un clignotement sonore: on peut traverser.  Entre les deux lignes on peut traverser. “Passez, monsieur. Priorité aux piétons.” Oui, on peut traverser. On peut traverser si les autos s’arrêtent.

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Sorties de l’entretoit des corniches des greniers de mille espaces connus d’elles seules oubliés par concierges et architectes, les hirondelles occupent dès le matin l’entreciel, la part élevée de Madrid, en rase-tête des habitants des terrasses jusqu’à la proximité des saints perchoirs, des croix des antennes, faisant fi de nos communications avec l’au-delà.

La mousse

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C’est la mousse, mon chéri. Fais attention à ne pas glisser.

De la supercherie De la supercherie

Cette réflexion est née d’un constat. La vie ne nous appartient pas. Elle nous a été léguée et nous la rendrons en même temps que notre dernier souffle.

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