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Chronique littéraire publiée dans l'Eau vive

Canada-Inde : un accord d'uranium qui ravive les craintes sur la prolifération nucléaire

Canada-Inde : un accord d'uranium qui ravive les craintes sur la prolifération nucléaire

Le 3 mars, le Canada et l'Inde ont signé un accord commercial portant sur l'exportation de 11 000 tonnes d'uranium saskatchewanais. L’Inde s’engage ainsi à acheter pour près de 3 milliards de dollars du minerai, ce qui soulève certaines questions sur la sécurité nucléaire mondiale.

Le Canada et l'Inde renouent une relation économique sérieusement endommagée depuis l’été 2023 et l’assassinat en Colombie-Britannique d’Hardeep Singh Nijjar, à la suite duquel les organismes de sécurité canadiens avaient jugé crédible l’implication du gouvernement indien.

Cameco, l'entreprise canadienne basée à Saskatoon qui exploite une partie des gisements d’uranium du nord de la Saskatchewan, s'engage dans ces accords à exporter 11 000 tonnes d'uranium extrait des mines du bassin Athabasca, et ce, « pour une période de neuf ans [...] et pour une valeur totale estimée à environ 2,6 milliards de dollars ».

Pour la province, exploitante du plus gros gisement d'uranium au monde, cet accord constitue une manne économique conséquente.

Le gouvernement provincial estime d’ailleurs qu'il créera et pérennisera des milliers d'emplois dans le nord de la province et que cette dynamique s’inscrit dans « une tendance mondiale en faveur de l'énergie nucléaire ».

« Les pays du monde entier continuent de s'approvisionner en uranium auprès de régions responsables, fiables et géopolitiquement stables, comme la Saskatchewan », se félicite le ministère du Développement du Commerce et des Exportations de la Saskatchewan.

Mais pour Paul Meyer, professeur à l’Université Simon Fraser de Vancouver et ancien ambassadeur et représentant permanent du Canada auprès des Nations Unies et de la Conférence du désarmement à Genève, la situation n’est pas si simple.

« Il s'agit ici d'un conflit entre les objectifs de non-prolifération nucléaire et les intérêts commerciaux, avance l’universitaire. Et chaque fois que ces deux aspects s'opposent, ce sont les premiers qui font les frais de la situation. »

L'Inde, une puissance nucléaire

Car si l'Inde, pays le plus peuplé du monde, fait face à une explosion de sa demande énergétique, elle est aussi l’un des rares pays du monde à posséder l'arme nucléaire et l’une des quatre nations à n’avoir jamais signé le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), les autres étant le Pakistan, Israël, et le Soudan du Sud.

Le TNP vise à prévenir la propagation des armes nucléaires et à réduire les arsenaux existants. Il stipule que les signataires ne doivent pas aider un État non nucléaire à acquérir des armes. Paradoxalement, il garantit aussi le droit de tous les États de développer des applications civiles nucléaires.

C'est là que réside la crainte de plusieurs organisations non gouvernementales et experts. L'achat d'uranium pour des usages civils pourrait libérer du combustible nucléaire produit par l’Inde, que ses responsables pourraient donc rediriger vers leur filière militaire.

Comme l’explique Paul Meyer, « si l'accord de coopération précise que l'uranium d'origine canadienne ne doit être utilisé qu'à des fins pacifiques [...], il ne semble pas prendre en considération que l’Inde peut l’utiliser pour alimenter ses réacteurs civils en service et réserver sa production nationale à des fins militaires ».

Peter Prebble, directeur de la Société pour l’Environnement de la Saskatchewan, abonde dans le même sens.

« Ce que fait actuellement le Canada en continuant à vendre à l'Inde alors que celle-ci enfreint de manière flagrante le traité [sur la non-prolifération], c'est affaiblir les garanties de non-prolifération dans le monde plutôt que de les renforcer, alors qu'elles en ont cruellement besoin. »

L'environnementaliste, par ailleurs ancien député à l’Assemblée législative de la Saskatchewan, critique également le positionnement politique du gouvernement fédéral.

« Le premier ministre Carney ne cesse de souligner que le Canada soutient l’ordre mondial fondé sur des règles. L’un des éléments essentiels de cet ordre mondial est le Traité sur la non-prolifération. Le Canada devrait donc s'attacher à le renforcer, et non à le saper », juge-t-il.

La Commission canadienne de sûreté nucléaire, responsable de la sécurité et de la surveillance de la filière nucléaire canadienne, réfute quant à elle ces craintes.

L'accord de coopération nucléaire signé en 2015 entre l’Inde et le Canada contraindrait les deux parties à respecter les règles dictées par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).

Ainsi, « l'uranium canadien fourni à l'Inde servira uniquement à des fins pacifiques, comme les accords exigent que l'uranium ne soit envoyé qu'à des installations assujetties aux garanties de l'AIEA », rassure la commission.

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Lambert Baraut-Guinet – IJL-L’Eau viveLambert Baraut-Guinet

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