Troisième prix catégorie prose au Concours de création littéraire de l'Ouest et du Nord canadiens
Ce n’est pas vraiment une fenêtre. C’est plutôt une baie vitrée, qui prend tout le mur, du sol au plafond et de droite à gauche. Ça doit avoir un nom, mais ce n’est pas une fenêtre. Et puis une fenêtre, ça s’ouvre. Tandis que là, non. C’est fixe. Immobile. Quel besoin aurait-on que ça s’ouvre ? Hiver comme été, la température intérieure est réglée sur 21 degrés. Clim réversible a dit la dame auburn. Je n’ai pas très bien compris. Elle parle vite, comme si ici, on n’avait pas tout notre temps. Un temps qui s’étale comme de la confiture, qui colle aux doigts. Un temps presque palpable. Mais elle, elle est toujours pressée.
Chez moi, j’avais l’habitude de dormir la fenêtre entrouverte. « À l’espagnolette », on disait. La brise pouvait entrer et me caresser le visage. La brise, et puis les sons de la ville. Les autos, les ambulances au loin, les chats qui se battent. Ici, rien ne passe, ni la brise ni les sons. Ça doit être du double vitrage, du triple vitrage. Du genre qui vous isole du reste du monde, des ambulances, des chats qui se battent et du chant des oiseaux.
Chez moi, les oiseaux gazouillaient. « Mais vous êtes chez vous, ici, Madame Platon » m’a dit la dame auburn. Chez moi ? Je n’ai plus de chez-moi. Oui, je vis ici, je dors ici maintenant, depuis qu’une chambre s’est libérée. Libérée, on sait ce que ça signifie. C’est une drôle de manière de dire les choses. À croire que la chambre était prisonnière et que son habitant en était le geôlier. Et puis, un jour, il a libéré la chambre. Je dis « il », mais après tout, je ne sais rien de qui était là avant moi. Peut-être un homme, peut-être une femme. La famille a récupéré les effets personnels et vidé les lieux. Plus aucune trace du geôlier. Et je suis arrivée. Avec toi.
On a installé notre fauteuil, la commode et quelques photos. « Comme ça vous êtes dans vos meubles, avec vos souvenirs ». Mes meubles, il fallait le dire vite. On ne déménage pas toute une vie dans quelques mètres carrés. Mais tant qu’on était ensemble, ça m’allait. Nous pouvions compter l’un sur l’autre.
La chambre libérée avait vue forêt. Un hasard. Certaines devaient avoir vue mer ou vue montagne. Nous, ce sont de grands arbres, tous pareils. Des genres de pins qui masquent le ciel, qui filtrent le soleil qu’on ne voit jamais. Ça doit être exposé nord; la lumière, un peu blafarde, ne change pas, quelle que soit l’heure. Au début, j’ai demandé à mettre un rideau.
J’avais peur qu’on m’observe la nuit. On a haussé les épaules. Je suis chez moi, mais je ne fais pas ce que je veux. Je ne suis que de passage.
Dans les arbres, il y a des oiseaux qui se cachent. J’en distingue quelquefois. Mais ils ont le chic pour se camoufler, ton sur ton dans les feuillages. Et puis, je n’y vois plus très clair. Et ces oiseaux ne sont pas très vivants. Eux aussi, on dirait qu’ils attendent quelque chose. Ils semblent trop calmes, silencieux derrière cette fichue vitre. Même toi, qui a pourtant de bons yeux, ils ne t’intéressaient pas beaucoup. Avant, à la maison, tu aimais les observer. Tu y passais des heures, tu reconnaissais leurs chants, tentais même de les imiter. Ce n’était pas très réussi, mais ça me faisait rire. Ici, c’est comme si tu en avais perdu le goût. Tu leur tournais ostensiblement le dos, passant le plus clair de ton temps à faire la sieste. Ta seule activité était le moment de la toilette. Même les repas t’intéressaient de moins en moins. Tu grignotais du bout des dents, mais le cœur n’y était pas. Pourtant, j’aimais te préparer ton assiette, j’avais l’impression d’être utile à quelqu’un, alors qu’ici, je ne suis qu’un fardeau. On me nourrit, on me soigne, on me lave. Je n’ai rien à offrir en retour.
Moi, je te répétais « que serais-je sans toi ? », comme dans la chanson.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ?
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant ?
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre ?
Que serais-je sans toi que ce balbutiement ?
Je te disais « heureusement que tu es là », mais je sentais bien que tu te laissais aller, que tu n’étais plus le même. Cette chambre était trop exiguë, ces murs trop enfermants. La vue forêt ouvre peu la perspective. Ces grands troncs serrés les uns contre les autres font comme un écran. Tu avais besoin de prendre l’air, de prendre le large. Toi qui as toujours crapahuté, et qui, malgré ton âge, partais tous les jours en promenade, tu étais à l’étroit. Ici, tu dépérissais et c’était de ma faute. Je te voulais pour moi, j’avais besoin que tu me tiennes compagnie. Je te séquestrais.
Et puis, soudain, un jour, je t’ai vu bondir. Une porte entrebâillée, un couloir, une vraie fenêtre avec une vraie poignée et comme ça, sans prévenir, tu as filé. Pas un au revoir, pas un regard en arrière. C’était un saut d’une grande précision qui te propulsait vers la liberté. On aurait dit que tu avais préparé ton évasion, que tu guettais l’occasion. Toi que je trouvais atone, tu étais si vivant tout à coup !
J’aurais voulu te courir après, te rattraper. Je t’aurais supplié, amadoué, je t’aurais fait du chantage sûrement. Mais je n’ai pas bougé. C’est que mes jambes ne me portent plus comme avant. Je n’ai plus tes réflexes. Je ne les ai jamais eus. Je n’ai pas bougé et je n’ai pas crié non plus. J’étais sidérée par ton abandon. Nos nuits passées côte à côte, nos chaleurs mélangées ne signifiaient donc rien pour toi ? Et en même temps, comme je te comprends !
Moi aussi, si j’en avais les moyens, je ferais le grand saut. Je me précipiterais dehors, par la fenêtre, par la porte… Je courrais à perdre haleine, respirerais à pleines goulées cet air du dehors, chargé de pollen des grands pins, de chants d’oiseaux et de ciel bleu. Cet air si différent de celui du dedans, un air aseptisé qui assèche les cœurs autant que les bronches.
J’ai signalé ta défection. On m’a assurée que tu reviendrais, que tu ne pouvais pas être allé bien loin, qu’on ne disparaît pas comme ça, même quelqu’un d’une espèce aussi libre que la tienne. Personne ne t’a cherché. Ça n’avait pas d’importance. Ça en a pour moi. Depuis, je ne chante plus. Tu me manques. Tes regards si francs me manquent. Ici, on ne me regarde plus. On me parle en faisant autre chose, à la cantonade. « Alors, comment ça va ce matin, Madame Platon ? ». Tes caresses me manquent. On ne me touche plus, ou seulement pour quelques soins, des gestes rêches, à la va-vite. Ma peau était douce à ton contact, maintenant elle se fripe. Elle devient du parchemin sur lequel mes veines bleues racontent le souvenir d’une vie qui n’est plus grand-chose, qui se rétrécit. Une peau de chagrin.
Je t’attends et ta perte fait écho à toutes les autres pertes, à toutes les autres absences. À cet enfant à naître qui n’est jamais né. À celui qui m’a faite veuve si tôt. Tu étais mon dernier lien, tu es ma dernière perte. Chaque jour, je me poste devant la baie vitrée, espérant apercevoir un éclair roux, le mouvement furtif qui fera bouger les feuilles et s’envoler les oiseaux. Je t’imagine vivant ta vie de liberté. Je pars avec toi dans des rêveries de sous-bois, de chasse, de sauvagerie. Je sens presque les feuilles craquer sous mes pas, l’odeur de l’humus, la traque de la proie qui fait battre le cœur. Face à cette fenêtre sur ce paysage immobile, j’attends chaque jour un signe de toi. Dans mon dos, on passe, on fait le ménage, on apporte mon plateau. Ma tristesse doit faire hausser les épaules. Parfois on m’interpelle :
« Alors, Madame Platon, encore à contempler le papier peint ? »